Paul Verlaine

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Qui n’a pas eu à apprendre en classe cette fameuse récitation commençant par « Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme !... » ? Qui n’a pas fredonné cette chanson de Gainsbourg où il chante « Tu te souviens des jours anciens et tu pleures, tu suffoques, tu blêmis à présent qu'a sonné l'heure... » ? Et surtout qui ne sait pas que le débarquement allié en Normandie du 6 juin 1944 fut annoncé par ces vers : « Les sanglots longs des violons de l'automne blessent mon cœur d'une langueur monotone.... » ? Eh bien tout ceci, ces mots si simples assemblés en des poèmes si puissants, c’est tout le génie de Verlaine.

Pourtant ce Verlaine, qui fut élevé en son temps au rang de « Prince des Poètes » alors même qu’il était en train de mourir dans la misère la plus noire, fut aussi un homme taciturne, impulsif et souvent très violent.

C’est donc à une biographie mouvementée que je vous convie, et d’autant plus agitée qu’elle sera longuement habitée par un autre immense personnage au caractère tout aussi emporté, Rimbaud, le poète de la révolte et de l’absolu. 

 
Paul Verlaine, ou plus complètement Paul-Marie Auguste Verlaine est né à Metz le 30 mars 1844. Son père, Nicolas Verlaine, un ancien soldat de Napoléon devenu capitaine dans le Génie qui avait alors 46 ans, était alors en garnison dans cette ville. Sa mère, Elisa Dehée, qui avait alors 35 ans, une femme frêle, religieuse et étouffante, portera sa vie durant un amour inconditionnel pour ce fils  unique qu’elle avait si ardemment désiré pendant 13 ans. Car elle avait fait deux fausses couches dont elle avait été jusqu’à garder sur la cheminée familiale les bocaux remplis d’alcool contenant les foetus morts-nés.

A la maison, Paul Verlaine fut aussi intensément choyé par sa cousine, Elisa Moncomble. Agée de 8 ans de plus que lui, elle avait été recueillie dans le foyer des Verlaine à sa naissance, en 1836, et elle jouera auprès de Paul le rôle de grande soeur bienveillante, lui passant tous ses caprices.

Après de nombreuses affectations l’obligeant à changer fréquemment de villes de résidence, son père démissionne de l'armée en 1849 et vient s'installer avec sa famille à Paris en 1851. Verlaine y fera toutes ses études, d’abord en tant qu’interne à l'institution Landry, puis au lycée Bonaparte.
Dès la classe de quatrième, il commence à rédiger des poèmes. L’un de ceux-ci, intitulé « La mort », sera envoyé le 12 décembre 1858 à Victor Hugo, alors en exil. Verlaine n’a que 14 ans. En 1860, à 16 ans, il découvre Baudelaire et malheureusement aussi, l’absinthe.

En 1862, Verlaine obtient son bac es lettres. Ses parents l'envoient se reposer dans le Pas-de-Calais, à Lécluse, dans sa famille maternelle. Cet été-là, il tombe amoureux de sa cousine Elisa Moncomble, mariée depuis 1858, et il commence dès lors à noyer le chagrin lié à cette passion maudite et sans issue dans la fréquentation des tavernes.

De retour à Paris, il entame, dans le quartier latin, des études de droit qui ne l'intéressent guère, préférant composer des poèmes et boire plus que de raison dans les cafés de ce haut lieu estudiantin.
En 1863, par le biais de Louis Xavier, un de ses amis poètes, il est introduit dans le salon de la marquise de Ricard. Là, il rencontre beaucoup de personnalités artistiques et littéraires dont Théodore de Banville, Villers de l'Isle Adam, Emmanuel Chabrier, François Coppée, José Maria de Heredia et Catulle Mendés, dont certains feront bientôt partie du mouvement parnassien . Cela lui permet de publier la même année un premier poème intitulé "Monsieur Prudhomme" sous le pseudonyme de Pablo de Herlanes.
Après avoir travaillé dans une société d'assurances, il trouve en 1864 un emploi dans l’administration de la Ville de Paris.

En 1865, Verlaine publie dans la revue L’Art un article très long sur Baudelaire. Mais le 30 décembre son père décède, l’obligeant à demeurer seul avec une mère toujours aussi abusive.
En 1866, le 28 avril, il publie 7 poèmes chez un grand éditeur puis, le 17 novembre, c’est tout son recueil des poèmes saturniens qui paraît. Ce recueil passera alors inaperçu, sauf du mouvement parnassien qui y reconnaît la poésie qu’il entend défendre et qui fera désormais de Verlaine l’un des siens.
En 1867, Elisa meurt alors qu’elle n’a que trente et un ans. Dévasté par le chagrin, Verlaine se réfugie dans l'alcool tout en continuant à composer des vers. Son nouveau projet s’appelle les "Fêtes galantes", dont deux poèmes précurseurs paraissent en février. Ce sont des fantaisies à la fois raffinées et déliquescences, à l’image de son âme tourmentée. En août, il rencontre Victor Hugo à Bruxelles avant de se rendre, le 2 septembre, aux obsèques de Baudelaire.
En 1868, Verlaine connaît ses premiers démêlés avec la justice en ce qui concerne ses poèmes. Car en mai un jugement du tribunal correctionnel de Lille condamne "Les Amies", qui paraîtront à nouveau en 1870, sous le sous-titre de "Scènes d'amour saphique".

Cependant Verlaine boit de plus en plus. Et il a le vin mauvais. En mars 1869, lors de l’enterrement d’une de ses tantes à Paliseul, en Belgique, il scandalise le village par son ivrognerie. Mais le 4 juillet, il fait bien pire. Après une crise éthylique, il tente d’étrangler sa mère, tentative renouvelée une semaine plus tard, toujours sous l’effet de la boisson. En parallèle, et sur un plan heureusement plus artistique, Verlaine termine l’édition de ses "Fêtes galantes".

En 1870, il épouse à vingt-six ans Mathilde Mauté de Fleurville, qui n’en a alors que seize. Il l’a connue en fréquentant un ami compositeur, Charles de Sivry, dont c’est tout simplement la demi-sœur. Sa mère est ravie qu’il tente ainsi de se ranger à une bourgeoisie de bon aloi. En fait, il n’aspire qu’à une vie simple et tranquille auprès d’une femme douce et aimante, à un « vaste et tendre apaisement » tel qu’il l’écrit lui-même. Et c’est d’ailleurs en pensant à Mathilde qu’il compose et publie la même année le recueil de poèmes intitulé "La bonne chanson". Le recueil paraîtra le 12 juin 1870, un peu avant le mariage qui aura lieu le 11 août.
Mais le couple ne vivra qu’un bonheur très éphémère. Car en 1871, de mars à mai, l’instauration de la Commune et sa répression versaillaise apporte son lot de frayeurs et d’horreurs. Verlaine se range au côté des insurgés et s’engage dans la garde nationale. Mathilde l’approuve dans son courage mais craint néanmoins qu’il y perde la vie. Lui aussi comprend très vite qu’il y a plus de blessures à recevoir que d’espoir d’un lendemain meilleur dans ce combat désespéré. Il change donc d’affectation et décide de faire profil bas durant le restant de ces événements terriblement sanglants. Cela n’est pas suffisant. Le couple doit quitter précipitamment Paris pour échapper aux tueries de l’armée versaillaise et se réfugie à Fampoux, d’où est originaire la mère de Verlaine. Il ne reviendra dans la capitale qu’en août, logeant alors chez les parents de Mathilde.

Cependant, un autre ouragan pointe à l’horizon, inattendu, imprévisible, et qui s’annonce d’abord sous la forme apparemment anodine de quelques lettres. Celles d’un très jeune homme du nom d’Arthur Rimbaud. Celui-ci s’était « reconnu poète » un an plus tôt en se liant d’amitié avec Georges Izambard, son professeur de rhétorique. Habitant Charleville et voulant à tout prix fuir sa mère, qu’il surnommait « maman fléau », il était tout autant attiré par Paris, ville d’où rayonnait Le Parnasse, ce mouvement poétique qu’il admirait à l’époque. Ce n’est donc pas par hasard que Verlaine reçut en août 1871 des lettres et des poèmes de Rimbaud, parmi ceux-ci « Les effarés » et « Accroupissement ». Peu à peu, le thème des lettres devient plus précis. Le jeune poète veut absolument vivre dans la capitale, mais il n’y connaît personne. Verlaine l’encourage tout en déclinant d’abord poliment la demande. Finalement, pressé par d’autres lettres et admiratif de la poésie de Rimbaud, Verlaine finit par accéder à la requête du jeune poète en ces termes : « Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ! ».

Verlaine ne tarde pas à présenter Rimbaud à son cercle d’amis, celui-ci en profitant pour déclamer de larges extraits du « Bateau ivre ». Toutefois la cohabitation entre Mathilde et Rimbaud tourne vite à l’aigre. Car non seulement le jeune homme est très grossier mais il a de plus fait de Verlaine son « père-amant », situation intenable alors que Mathilde est sur le point d’accoucher. Verlaine ne voit alors d’autre solution que celle consistant à faire héberger Rimbaud par quelques uns de ses amis, et notamment chez Charles Cros, André Gill et Théodore de Banville.

Verlaine, tiraillé entre son amour pour Rimbaud et celui qu’il a toujours pour Mathilde, se réfugie toujours plus dans la boisson, ce qui le rend violent vis-à-vis de sa femme. En janvier 1872, Mathilde ne supportant plus l’ivrognerie et les coups de son mari, demande la séparation et part à Périgueux en emmenant son fils Georges né le 30 octobre 1871. Verlaine entreprend alors une vie commune avec Rimbaud jusqu’à la mi-mars, moment du départ du jeune poète pour Charleville. Verlaine en avertit Mathilde, qui lui fait promettre de ne plus jamais chercher à revoir Rimbaud. C’est la condition qu’elle pose pour son retour à Paris. Verlaine accepte et Mathilde revient. Cependant Rimbaud revient lui aussi en mai. Verlaine ne résiste que mollement à l’envie de le revoir. Finalement, Rimbaud parvient même à le convaincre de partir en voyage avec lui et en juillet 1872 tous les deux partent pour Bruxelles. Mathilde et la mère de Verlaine s’y rendent pour tenter de ramener Verlaine à la raison. Mais au moment de repasser la frontière, ce dernier s’enfuit à nouveau pour rejoindre Rimbaud. Pour Mathilde, la coupe est pleine et elle renouvelle avec force sa demande de séparation de corps et de biens.

Le 7 septembre, Verlaine et Rimbaud embarquent à Ostende à destination de Londres et en octobre un tribunal confie à Mathilde la garde de son fils et l’autorise à demeurer au domicile de ses parents.

En décembre, Verlaine, resté seul à Londres, fait une grave dépression. On le maintient au lit en craignant le pire. Dès qu’elle le peut, en janvier 1873, sa mère vient le rejoindre. Rimbaud vient également à son chevet. A son contact, Verlaine se rétablit et tous les deux se mettent à fréquenter des communards exilés. Début avril, le couple rembarque pour Ostende. Verlaine demeure seul en Belgique, d’abord à Namur puis à Jéhonville. Fin mai, il repart avec Rimbaud à Londres et y donne des cours de français. Mais en juillet il doit de nouveau se rendre à Bruxelles pour y régler les détails de sa séparation d’avec Mathilde. De là, il envoie une lettre de rupture des plus définitives à Rimbaud dans laquelle il précise qu’il possède un revolver et qu’il se tirera une balle dans la tête s’il n’arrive pas à se réconcilier à Mathilde. Inquiet, Rimbaud se rend à son tour à Bruxelles pour y revoir Verlaine. Il s’ensuit, le 10 juillet 1873, une violente altercation pendant laquelle Verlaine tire deux coups de revolver en direction de Rimbaud, qui est blessé à un poignet. Verlaine regrette immédiatement son geste et va vers Rimbaud pour lui remettre l’arme et le supplier de le tuer pour se qu’il vient de faire. Mais le jeune homme comprend mal, s’affole, s’enfuit et va réclamer sa protection à un sergent de ville. Malgré le retrait de sa plainte par Rimbaud, Verlaine est arrêté et condamné à deux ans de prison. Moins d’ailleurs pour son geste que pour son homosexualité avérée, qui est alors toujours un crime passible de prison en Belgique. Verlaine effectuera sa peine d’abord à Bruxelles puis à Mons. Durant sa détention, Mathilde obtient enfin, en avril 1874, la séparation de corps et de biens qu’elle réclamait depuis 1871. Durant sa détention également, Verlaine se tourne vers un catholicisme, parfois poussé jusqu’au mysticisme et rédige un recueil de poèmes intitulé « Sagesse ». Il écrit aussi un autre recueil, baptisé « Cellulairement », qui ne sera jamais publié tel quel, mais dont de nombreux poèmes iront étayer des recueils constitués postérieurement.

Libéré le 16 janvier 1875, il revoit Rimbaud en février à Stuttgart. Puis il se rend à Londres, où il devient professeur à la Grammar School de Styckney.
Le 2 septembre, Verlaine envoie sa toute dernière lettre à Rimbaud.
En 1876, il en engagé comme professeur de français à Boston, aux Etats-Unis, puis de nouveau en Angleterre, à Bournemouth.
En 1877 Verlaine fait son retour définitif en France et s’installe comme professeur de français à Rethel. C’est là, à l’Institution Notre-Dame, qu’il va faire la connaissance, en 1878, d’un ancien élève, Lucien Létinois, qui deviendra vite son amant et sa deuxième grande passion amoureuse masculine.
En 1880, Verlaine fait acheter à sa mère une ferme à Juniville, près de Rethel, pour Lucien et ses parents. Car tous les deux veulent se faire paysans. Mais l’affaire se solde par un échec en 1882, l’un comme l’autre n’étant pas préparés à cette vie rude et exigeante. Verlaine comptait là-dessus pour se refaire une santé financière, d’autant que son poste de professeur à Rethel n’a pas été renouvelé. Finalement, sans le sou, il retourne vivre à Paris chez sa mère, rue de la Roquette, et tente alors de retrouver un poste dans l’administration de Paris. Mais il essuie un refus en raison de son passé d’ancien communard.
C’est donc un Verlaine complètement désargenté et particulièrement morose qui apprendra, le 7 avril 1883, le décès de Lucien Létinois, mort à 23 ans d’une fièvre typhoïde. Dès lors, ayant raté sa vie maritale, ne pouvant pas voir grandir son unique enfant et n’ayant plus ni Rimbaud, ni Létinois à ses côtés, Verlaine va peu à peu se laisser glisser dans les eaux noires de l’alcool et de la mélancolie.

Pourtant, d’un point de vue littéraire, il commence à obtenir de plus en plus de reconnaissance auprès de ses pairs et d’un public averti. Et c’est un Verlaine très respecté qui fera paraître en 1884 une étude consacrée aux poètes maudits, se comptant dans leur rang sous le surnom à peine déguisé de « Pauvre Lélian », qui n’est rien d’autre que l’anagramme de son nom. Cette étude contribuera à faire connaître Villiers de l’Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Tristan Corbière, Arthur Rimbaud et Marceline Desbordes-Valmore. Verlaine va aussi rencontrer un beau succès la même année avec son recueil de poèmes intitulé « Jadis et naguère ». On le cite désormais, dans la jeunesse et dans les salons, comme un maître et un précurseur. A tel point que dans « A rebours », J.-K. Huymans lui réserve une place prééminente dans le Panthéon littéraire de Des Esseintes.

Tout ceci ne sera pour lui qu’une brève période de bonheur. Car en février 1885, ayant replongé dans la boisson et complètement ivre, il tente à nouveau d’étrangler sa mère. Pire, le 24 mars, il la rouera de coups et sera condamné à un an de prison, peine qui sera cependant réduite à un mois. En mai, Mathilde, après avoir obtenu la séparation de corps et de biens, obtient le divorce. C’est un premier coup de semonce du malheur final à venir.

En juin 1885, il est immobilisé au lit par une hydarthrose du genou. Et c’est toujours cloué au lit par la maladie qu’il apprend la mort de sa mère, le 21 janvier 1886. Il ne pourra même pas assister à ses obsèques et, comble de l’accablement, il se verra déposséder de son héritage. Pour lui, c’est le début de la misère noire.

A partir de novembre 1886, il est régulièrement hospitalisé pour un ulcère aux jambes. Toutefois, ses amis ne l’abandonnent pas et ils ne tardent pas à le soutenir moralement et à l’aider financièrement. Mieux, chaque mercredi il reçoit ses admirateurs dans sa chambre d’hôpital du moment. Néanmoins, pour ne pas apparaître comme trop misérable auprès de son entourage, il se met à écrire tout ce qui pourra lui rapporter un peu d’argent, quitte à bâcler études, critiques et poèmes. Il n’hésite pas non plus à faire ses fonds de tiroirs et à publier comme nouveaux des recueils composés de vieux poèmes mal ficelés. Pourtant, cette production purement alimentaire suffit à peine. Et le ministère de l’Instruction Publique doit se résoudre à lui verser à son tour une aide financière, d’ailleurs très maigre, afin qu’il ne sombre pas dans l’indigence la plus totale.

Comme s’il fallait ajouter la tristesse à la misère, il apprend le 10 novembre 1891 le décès d’Arthur Rimbaud, mort à 37 ans et précédemment amputé d’une jambe à cause d’une tumeur.
Lorsque Verlaine est couronné « Prince des Poètes » en 1894 et qu’il peut enfin recevoir une pension à ce titre, il est déjà presque trop tard. Car il s’éteindra le 8 janvier 1896, à 52 ans, d’une congestion pulmonaire.

Le matin du 10 janvier, lors de ses obsèques qui se tenaient à l'église Saint-Étienne-du-Mont, une foule incroyable de personnalités se presse. Toutes veulent rendre un hommage au poète. On cite ses vers, on le loue, on veut lui édifier un monument. Ses vrais amis en retireront un sentiment d’amertume. Pourquoi aduler maintenant celui qu’on a laissé mourir dans la misère ? Finalement, nul monument ne sera construit et Verlaine aura tout juste droit à une petite tombe au fond du cimetière des Batignolles, une petite tombe vite oubliée. Ce n’est qu’en 1966 que sa tombe sera déplacée vers un endroit plus en vue du cimetière et qu’elle sera remplacée par un tombeau ayant enfin un semblant d’allure…
 
 

Poèmes choisis de Paul Verlaine :

 
Croquis parisien

La lune plaquait ses teintes de zinc
              Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris. La bise pleurait
              Ainsi qu’un basson.
Au loin, un matou frileux et discret
Miaulait d’étrange et grêle façon.

Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
              Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.

*

Marine
 
L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,

Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament,
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.
 
*
 
L’Heure du berger
 
La lune est rouge au brumeux horizon ;
Dans un brouillard qui danse, la prairie
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
Des peupliers profilent aux lointains,
Droits et serrés, leurs spectres incertains ;
Vers les buissons errent les lucioles ;

Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.

*
 
Clair de lune
 
Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

*
 
En sourdine
 
Calmes dans le demi-jour
Que les branches hautes font,
Pénétrons bien notre amour
De ce silence profond.

Fondons nos âmes, nos cœurs
Et nos sens extasiés,
Parmi les vagues langueurs
Des pins et des arbousiers.

Ferme tes yeux à demi,
Croise tes bras sur ton sein,
Et de ton cœur endormi
Chasse à jamais tout dessein.

Laissons-nous persuader
Au souffle berceur et doux
Qui vient à tes pieds rider
Les ondes de gazon roux.

Et quand, solennel, le soir
Des chênes noirs tombera,
Voix de notre désespoir,
Le rossignol chantera.

*
 
Green
 
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

J’arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

*
 
Beams
 
Elle voulut aller sur les flots de la mer,
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,
Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
Que le déroulement des vagues, ô délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement
Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.
Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète
De ne nous croire pas pleinement rassurés,
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
Elle reprit sa route et portait haut la tête.

Auteur : Frédéric Gerchambeau

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