Morpheus l'idéal

Illustration : Confessions Nocturnes

"L'amour est un tyran, l'amour est un poison, qui corrompt l'innocence et trouble la raison"

Louis Antoine Lebrun


Dans la pénombre qui m'inonde, je me sens libre. J'aime la protection des ténèbres et leur néant qui couvre le monde comme un linceul infini. Et c'est au cœur de la nuit que, la tempête qui fait rage dans mon être, s'apaise étrangement. C'est là que je retrouve mes espoirs perdus, mes aspirations éteintes. C'est aussi au sein des voies nocturnes que mes chimères me guident vers un ailleurs loin du sordide de mon quotidien. Ce quotidien aveuglé par le jour et où je ne parviens plus à inventer mon destin ni ma vie.
Seule, embarquée sur le vaisseau de l'existence depuis qu'il m'a quittée pour une autre, j'ai décidé de reprendre ma vie en main. Ou plutôt, cette indicible force de survie a trouvé le chemin de mon âme pour que renaisse l'espoir en mon être.
Cela s'est passé une nuit. Lors d'une simple nuit nimbée d'une lune pleine et rouge comme le brasier de mes meurtrissures amoureuses encore palpitantes. IL m'est apparu comme dans mes illusions les plus folles, comme pour panser la plaie de mon cœur abandonné. J'ai senti son souffle glacial frôler mon visage offert au monde invisible. Puis, j'ai ouvert les yeux pour découvrir quel était cet être étrange qui pénétrait l'intimité de ma chambre esseulée. Sa beauté dépassait l'entendement et ce que j'avais vu jusqu'alors.
Peut-être parce que sa condition surnaturelle sublimait son essence, cette créature surgie de nulle part ne semblait en tout cas pas être constitué de chair et de sang. L'être qui planait à quelques centimètres au-dessus de mon corps frissonnant paraissait asexué. étant férue d'histoires fantastiques, je penchais pour une créature mi-ange mi-démon, partie en quête dans le royaume des mortels. Le visage tout juste éclairé par un halo lunaire, IL me scrutait l'âme de ses yeux séculaires avides. Quant à moi, pas franchement habituée à ce type de rencontre nocturne, j'étais restée figée, le corps presque anesthésié dès les premières minutes de sa venue impromptue.
Bizarrement, la peur ne m'avait même pas étreinte cette première nuit. C'était comme si, quelque part, même inconsciemment, je l'attendais, LUI. Si mon cœur battait la chamade, c'était parce que je ressentais à nouveau vibrer en moi la flamme de la passion. IL représentait tout ce que je désirais, lui, cet inconnu étrange au visage diaphane et égaré. IL dégageait une puissance érotique incroyablement attirante.
Mais en même temps, la situation me déroutait quelque peu. Je me sentais démunie et nue devant cette créature qui ne semblait pas envoyée par hasard. C'était comme une intuition qui me taraudait. IL semblait s'amuser de mon trouble et de mes réflexions vagabondes. Quand il se décida à parler, installé dans le fauteuil au bout de mon lit, je crus défaillir. Sans doute à cause de ce savant mélange de maîtrise et de bestialité imprimé dans cette voix sensuelle pleine de notes de sagesse.
- "Morpheus… Mon nom est Morpheus. Et nous nous sommes déjà rencontrés, vous vous souvenez ?"
Après m'être ressaisie devant cette courte présentation, mon esprit se remit à enchaîner les interrogations confuses. Alors comme ça, nous nous connaissions ?
Franchement, je ne voyais pas comment c'était possible… D'où est-ce que je… Nous…
Morpheus n'était, en tout cas, pas interloqué par cette rencontre ou, du moins, ne le montrait-il pas… La voix me manquait et mes yeux tombaient de sommeil. Mais je décidais de lutter face à cet événement surprenant qui ne se reproduirait sans doute jamais plus.
Devant ma confusion, cet inconnu nommé Morpheus, toujours impassible mais les iris brillants, reprit :
- "Allons, Dorian, faites un petit effort de mémoire ! Ou bien je vais être contraint d'aller trouver votre ex compagnon…"
Touchée ! Mais je n'étais pas plus avancée par cette sourde menace qui n'avait cours que pour me faire flancher. Super, il était deux heures du matin et je conversais avec une créature outrageusement belle et inconnue qui me posait une devinette apparemment piège. J'avais beau retourner dans ma tête la question de la fameuse rencontre, je ne voyais que mille pensées tournoyantes dans mon esprit embrumé.
Pas démonté pour un sou, Morpheus me lança un autre indice, le sourire compatissant au bord de ses lèvres pâles :
- "Bon, je suis d'accord pour vous aider un peu. C'est vous qui m'avez créé de toutes pièces alors que votre couple flanchait. C'était une nuit de pleine lune comme celle-ci. Vous êtes venue vous réfugier dans votre chambre après une scène plutôt violente entre Stef et vous. Souvenez-vous, Dorian… Essayez de vous rappeler ce que vous avez fait, éperdue et en pleurs au fond de cette même chambre…"

Blottie sous les draps, j'avais écouté docilement Morpheus en ressentant monter en moi les pénibles émotions de mon passé qu'il semblait effectivement connaître. Là, j'avoue que soudainement, j'eus une petite bouffée de peur. Néanmoins, cela n'était pas une peur de ce que LUI avait accompli, non ! Je craignais ce que, MOI-même, j'avais produit pour en arriver à cette fameuse nuit de pleine lune où IL apparut.
En respirant profondément, j'étouffai cette peur irrationnelle afin d'aller droit au but et résoudre cette énigme absurde, bien que plaisante je l'admets.
Je me remis donc dans le contexte difficile de cette horrible soirée de dispute avec Stef. C'était pour la bonne cause après tout, bien que j'ignorais où cette aventure me mènerait. Je me revoyais devant Stef, exploser de colère après qu'il m'ait avoué avoir une liaison depuis trois mois. Mais, chose étonnante, j'étais plus en colère et vexée que vraiment blessée au fond de moi-même. Être trompée reste toujours une épreuve délicate et plutôt humiliante pour la dignité. Mais c'était comme si j'avais pressenti que cela arriverait un jour. Peut-être que, quelque part, je l'avais tellement désiré que la rupture s'était produite.
La fameuse nuit, je m'étais donc réfugiée dans ma chambre, le cœur empli d'une rage très égocentrique. Oui, en effet, j'avais lâché quelques larmes, je m'en souvenais. Toutefois, ce chagrin semblait plus dû au fait de me demander où m'attendait cet amour si puissant dont je rêvais depuis toujours. Je ne pleurais certainement pas pour ce Stef mégalomane à l'esprit totalitaire tentant de brider celui des autres, ô que non ! Cette nuit-là, j'avais ouvert les volets de ma chambre en grand pour laisser entrer le clair de lune et… Je m'étais assise pour contempler le lac solitaire chatouillé gracieusement par une brume veloutée. L'ambiance était si paisible après le départ de Stef. La nature et moi nous retrouvions à l'instar de deux amants qui se s'étaient séparés un moment nécessaire.
Et je me souvins m'être ainsi laissée pénétrer de cette nature nocturne extasiante, jusqu'à ce que… Jusqu'à ce que je songe éveillée à un amour idéal. Mon amour idéal.
Comme une petite fille se complaisant à décrire son prince charmant, je laissais venir à moi mes souhaits enchantés, l'âme et le cœur enjoués, vierges de ce futur nouvel amour. Et au gré de mes chimères les plus saugrenues, je réinventais ma vie. Cet amour prendrait-il la forme d'un homme ou d'une femme ? Je n'avais pas d'a priori si ce n'est ceux qui empoisonnent souvent les éducations traditionalistes les plus rigides.
Non, ne me dites pas que Morpheus…
Revenant à la réalité, mon esprit réintégra son enveloppe charnelle, frappée par cette vérité évidente. IL était toujours dans la pénombre protectrice de ma chambre, le visage tout juste nimbé de clarté lunaire et il me regardait avec deux yeux sans nuages. Son regard respirait un amour sans bornes et avait chaviré mon cœur à la minute où il m'était apparu. Bien sûr que je compris la raison de son apparition. Morpheus représentait le reflet de mes désirs amoureux idéaux que j'avais moi-même matérialisés, ce soir de pleine lune solitaire. IL n'incarnait pas un simple fantasme onirique inscrit dans mon esprit fertile en imagination. Je craignais à cet instant de découverte qu'il ne s'évapore dans la nuit pour disparaître dans le puit sans fond du néant. En fait, je pense que j'avais toujours craint que mon bonheur ne me soit enlevé. Et toute peur demeure irrationnelle après l'avoir affrontée, n'est-ce pas ?
Morpheus s'approcha et me sembla beaucoup moins imposant qu'il ne l'était quand il flottait au-dessus de moi. Me serrant contre son corps, je pus enfin sentir la chaleur émanant de son être qui semblait si glacial. Alors qu'il m'était apparu comme une créature inhumaine, voire immortelle et dotée de pouvoirs dépassant mon imagination, Morpheus était finalement très humain. Il m'expliqua que mes fantasmes s'étaient joués de moi en le faisant apparaître dans ma vie tel un vampire énigmatique et sage. Il me raconta que ce que j'avais perçu de lui au départ de notre rencontre n'étaient encore que le miroir de mes chimères errantes et intarissables.
Morpheus ne paraissait en effet pas devoir s'évaporer comme la brume de Décembre sur mon lac en plein soleil d'hiver. Son cœur semblait bien battre aussi rapidement que le mien en proie à une passion éternelle. Mais quelque chose me chagrinait encore, malgré tout cet amour idéal matérialisé. Un truc clochait mais je ne parvenais pas à mettre le doigt dessus. Que mon esprit amoureux s'éprenne ainsi pour un être créé de toutes pièces par son reflet passait encore. Toutefois, IL avait ainsi pris forme après une arrivée si étrange et si surprenante ! Morpheus m'avait-il dit la vérité ? Je commençais ainsi à douter de ma santé mentale.
Comme pour donner raison à mes élucubrations, l'atmosphère se mit à changer autour de nous. Je me sentis soulevée d'un seul coup, emportée je ne sais où. Morpheus me tenait fortement dans ses bras secs et puissants, m'enveloppant dans son long manteau noir. Il m'avait menti ! Honteusement trahie. Il était venu me chercher pour vivre l'éternité… mais pas en tant qu'immortelle mordue dans un soupir alangui.
Le lac gelé avait faim et une offrande allait lui être servie.
Les eaux glacées se craquelèrent, me figèrent le sang et les organes en un rien de temps. Et mon si bel amour idéalisé coulait dans l'immensité de l'espace. A moins que cela ne soit moi qui me sois ainsi leurrée, trouvant ainsi un bon prétexte pour me suicider… Il me fallait ainsi une raison valide pour sauter le pas de l'outre monde. Je choisis comme porte, l'amour. Mon graal idéal, mais fatal…
Et me voilà, fantomatique silhouette, glissant sur le lac les soirs de pleine lune rousse, symbole du crépuscule de ma vie. Elle est la lune des fous et de toutes les passions idylliques. Je suis une lueur spectrale portant en elle l'aurore de Morpheus, ma légende.

Auteur : Natalym

Illustration : Confessions Nocturnes de Vladheim (Hugues Perrin).

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