L'Oeil du Peintre

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Cela se passait à Berlin, en l’an 1892. Je ne savais rien de lui, sinon qu’il arrivait de Norvège et que son vernissage avait fait scandale. Le soir venu, je m’étais introduite dans le Pavillon des arts, curieuse de voir cette peinture dont le thème suscitait un tel malaise. J’étais loin d’imaginer que ma visite de nuit serait compromise par Edvard Munch en personne. Avant même d’avoir perçu sa présence, l’odeur d’un sang saturé d'alcool m’avait mis les sens en alerte. Dissimulée dans la pénombre, je l’avais surpris en train de décrocher ses toiles - des portraits d'enfants malades qu’il empilait avec rage. Et lorsque je m’étais approchée, il m'avait examinée en silence, sans manifester la moindre peur, puis m’avait laissé entendre qu’il était en quête d’un modèle pour une transposition de «La Madone ». J’étais donc invitée à venir poser dans son atelier, au large de la baie de Christiania.
Avait-il deviné qui j’étais ? J’avais peine à le croire. Notre entrevue avait été si brève… Mais sa façon de m’accueillir a dissipé mes doutes. D’entrée, il a prononcé la formule consacrée. Ensuite, comme je rechignais à me dévêtir, il m’a rappelé que la nuit scandinave était courte et qu’il valait mieux ne pas trop traîner.
Me voilà donc astreinte à rester immobile, corps tendu et bras infléchis derrière le dos, comme offerte à un public imaginaire.
Il met la main sur mes yeux chaque fois qu'il m'observe à la flamme de sa lampe à huile, ignorant combien son contact me fait souffrir. Bien plus que cette posture de suppliciée extatique qu’il s'excuse de devoir m'infliger.
Tenaillé par une autre soif, il me jette un châle de laine sur les épaules. Je profite de ces cinq minutes de répit pour aller voir de l'autre côté du chevalet. Nul ne saurait mesurer combien le simple fait de contempler son image, aussi subjective soit-elle, a valeur de miracle pour une femme qui se heurte à des miroirs vides.
Saillant jusqu'à mi-corps de la toile, une parfaite inconnue lève son visage opalescent vers le ciel boréal. Aspect désincarné, regard clos par le soleil de minuit… Tout en elle trahit ma nature, même si j’ai du mal à admettre que cette chevelure de Méduse soit la mienne.
Deux décennies plus tôt, cet investigateur du paysage mental aurait usé d’une toute autre palette pour me définir. J'avais dix-sept ans, le teint rosé et la compacité d'un Renoir. Puis, un soir de septembre, le temps s'est suspendu au-dessus de ma tête. Edvard Munch n'était encore qu'un jeune garçon tourmenté lors de cette soirée dédiée à la peinture d'un autre. Un prédateur s’était infiltré parmi les invités. Il débarquait de Louisiane, moi de ma Bourgogne natale. Je vibrais d’une énergie lumineuse. Ses antennes de papillon de nuit en frémirent et son magnétisme infernal fit le reste.
Je reprends la pose, l’esprit tourné vers les années-lumière d'avant la mutation. Ma mémoire me ramène à décembre 70. Un terrible hiver s'abattait sur la France. Je me souviens d’un paysage figé et d’une gangue de cristal emprisonnant les eaux vives, tel un avant-goût de la main glacée qui allait m'étreindre le cœur, quelques mois plus tard.
Ma mère et moi avions passé les fêtes de Noël dans le recueillement. Par un beau dimanche de printemps, mon père avait organisé une partie de pèche dont il ne devait pas revenir. Sa barque s'était retournée, l'entraînant dans le fond du lac avec notre maître vigneron. Depuis lors, nous avions toutes les peines du monde à gérer l'exploitation. Les factures s'accumulaient, nos vignobles s'étiolaient à vue d'œil et pour couronner le tout, la réserve de vin millésimé avait gelé dans nos caves. Ma mère, remarquable d'incompétence, avait attendu la veille du jour des étrennes pour m’annoncer cette dernière catastrophe. Elle en était là, à se lamenter sur notre sort, quand Victorine, notre employée, entra avec un plateau de fruits exotiques à nous remettre de la part du baron de Verneuil. Elle déposa les fruits sur mes genoux et tendit un pli cacheté à ma mère. Les terres du baron jouxtant les nôtres, celle-ci pensa à une offre de rachat. Puis son visage s'éclaira tandis qu'elle parcourait la lettre. Par la présente, notre riche voisin la priait de m’aviser de l’intérêt que me portait son fils Hyppolite.
Je tombais des nues ! Non seulement Hyppolite de Verneuil ne m'avait jamais laissé entendre que je lui plaisais, mais il ne recherchait pas ma compagnie. Son incurie des bonnes manières était telle que sa jeune sœur HéloÏse redoutait les traditionnelles fêtes du vin. Lors de la dernière Saint Vincent tournante, j’avais croisé son regard mortifié lorsque son frère s'était écroulé, ivre mort, au milieu des villageois hilares.
Qu'espérait-il trouver dans ma corbeille de noce, hormis quelques hectares de vignes à remettre en état et pas mal de dettes à éponger ? Victorine se fit un devoir de me renseigner. D’après ce qu’elle savait, l'avis du fils n'avait pas pesé lourd face à la détermination du père. Il y avait longtemps que le baron songeait à annexer cette partie des coteaux. Elle ajouta que mon prétendant, du fait de ses excentricités, connues de Dijon à Chalon-sur-Saône, ne jouissait plus d’aucun crédit dans les familles respectables. En bref, elle me conseillait de réfléchir à deux fois avant de m'engager.
Des mises en garde bien intentionnées auxquelles je choisis de rester sourde. Notre situation était bien trop désastreuse.
Les fiançailles furent célébrées sans tarder et le mariage prévu pour l'automne. Dès lors, je fus amenée à fréquenter régulièrement la famille de Verneuil. Deux fois par semaine, le baron dépêchait son cocher à notre domicile. C'est avec une joie enfantine que ma mère et moi, emmitouflées jusqu'au menton dans un plaid de fourrure, traversions les quelques kilomètres nous séparant du château. L'hiver ne nous avait pas épargnées et l’idée d'un dîner copieux servi dans une salle bien chauffée suffisait à nous combler d'aise.
Les premiers temps, Hyppolite nous regardait comme deux lointaines cousines en passe de devenir envahissantes. Son père lui avait forcé la main et tout semblait indiquer qu’il m’en tenait rigueur. À l'heure où le soleil se mourrait, il s’esquivait sans se soucier de l'embarras général. Si bien que nos hôtes finirent par nous avouer, avec un ton de gravité laissant présager de quelque maladie honteuse, que leur fils ne jurait que par le romantisme noir du siècle dernier. À les entendre, c’était pour satisfaire à la nostalgie que mon futur époux s’en allait errer en solitaire. Face à ce couple de canards ayant couvé un œuf de rossignol qui épuisait leur indulgence, je feignis de compatir. Mais à partir de ce jour-là, je me pris d'une réelle affection pour Hyppolite. Et m'employai à le lui démontrer autant qu'il m'était possible.
À croire qu'il en fut touché. Peu à peu, il changea d’attitude à mon égard. Il se mit à m'associer à sa petite dramaturgie personnelle avec une ingénuité désarmante. En fin de repas, échauffé par les quelques gorgées de vin blanc que je lui faisais boire dans ma coupe, il me déclamait des vers d'outre-Rhin dont je ne comprenais pas un traître mot. Parfois, au moment de nous quitter, il profitait de ce que ma mère détournait pudiquement les yeux pour me remettre un ouvrage interdit de sa bibliothèque. Je ne l'avais pas attendu pour lire "Les Fleurs du mal". Cependant, il me fit découvrir "La Morte amoureuse" de son cher Théophile Gautier. Et aussi "Carmilla", un roman irlandais qu'il s'était procuré à grands frais, à peine sorti des imprimeries de Londres.
Certes, il s'était attaché à moi, mais je perdis très vite l’espoir de le séduire. Sa potentialité à tomber amoureux était régie par des critères propres à neutraliser toutes mes tentatives. Je n’avais rien d’une Carmilla, ni d’une Clarimonde. À ma vitalité débordante, il préférait les relents sulfureux de beautés éthérées qui n'existaient que dans ses rêves. Me restait la perspective d'une existence paisible et prospère qu’il ne tenait qu’à moi de rendre plus excitante.
À la saison des vendanges, il reçut une lettre oblitérée de Paris. Il m’avait souvent parlé de son ami Rodolphe, un mécène dont la résidence ne désemplissait pas d'artistes désargentés et de peintres en vue, tous réunis autour d’une table où - grâce aux prodigalités d'Hyppolite - le bon vin coulait à flot. Pour se faire pardonner de ne pouvoir assister à notre mariage, Rodolphe nous proposait de venir visiter la capitale. Ma mère jugea ce déplacement inconvenant, puis finit par donner son accord en apprenant qu'HéloÏse était du voyage
Après un périple en chemin de fer entre Beaune et Paris, le fiacre nous déposa rue des Francs-Bourgeois. Comme nous nous étonnions de l’effervescence qui régnait dans sa demeure - déploiement d’argenterie et pléthores de lanternes japonaises dans le jardin - Rodolphe s’en expliqua : notre arrivée coïncidait avec une commission d'urgence devant se tenir chez lui le soir même.
Il avait assisté au procès de Gustave Courbet et s’était vivement ému du verdict. Le peintre, accusé d'avoir déboulonné la colonne Vendôme durant les émeutes de mars, se retrouvait à purger une peine de six mois dans la prison de Sainte-Pélagie. Aussitôt, Rodolphe s'était démené pour rassembler le maximum de signataires en faveur de la libération de l'artiste communard. Et pour assurer le succès de cette soirée improvisée, il avait remué ciel et terre afin d’obtenir le prêt à court terme d'une toile du maître mystérieusement intitulée "L'Origine du Monde".
Je montai dans la chambre que je partageais avec HéloÏse afin d’y troquer mes vêtements de voyage contre une tenue plus appropriée. À vingt heures passées, nous étions enfin prêtes à rejoindre les convives dans la grande salle à manger. HéloÏse fit honneur à tous les plats, des œufs en meurette de l'entrée jusqu'au bavarois du dessert. Hyppolite s’intéressait davantage aux infortunes de Courbet qu’à son assiette. Il put se sustenter pendant le débat politique qui s'ensuivit.
Nous allions passer au salon quand un invité de dernière minute s’annonça côté jardin. Bien que la porte fût grande ouverte, il attendit que le maître des lieux l’eût invité à entrer de son plein gré pour la franchir.
Il émergea de l'ombre, vêtu d’un costume grand siècle dont les tons chatoyants contrastaient avec la sobre élégance des toilettes masculines et le bleu uni des blouses d'artistes. Lorsqu’il passa sous le lustre, les cristaux multicolores jetèrent des reflets de vitrail sur sa pâleur mortelle. Ses lèvres trop rouges parurent aussi noires que sa chevelure qu’il portait nouée sur la nuque, à la mode ancienne. Ses traits touchaient à la perfection, mais plus je le regardais, plus j’avais le sentiment que sa façon de se déplacer recelait quelque chose de diabolique.
Rodolphe nous présenta le comte Sandro Vespérini, un amateur d'art natif de Venise qui délaissait sa ville d'origine depuis qu'il avait trouvé terre d'élection dans la lointaine Louisiane.
Le comte approuva d’un large sourire, nous révélant des dents à la nacre impeccable, puis s'inclina gracieusement devant l’assemblée médusée. À l'instant où il se redressa, je sentis son regard peser sur moi. Il m'évaluait avec tant d’insistance que je me blottis contre Hyppolite, lequel supporta mon étreinte sans ciller. Aveuglé par la radiance du comte, il affichait une expression où la stupeur se confondait à l'admiration éperdue.
Rodolphe déplorait l'absence de Degas. Le peintre des danseuses, engagé lui aussi dans la Commune, avait jugé plus prudent de rester en Normandie avant de pouvoir rejoindre son oncle négociant en coton à La Nouvelle-Orléans. Ayant évoqué cette localité, Rodolphe invita Vespérini à nous relater son périple dans le golfe du Mexique. Le comte ne se fit pas prier. D'une voix aux intonations quasi hypnotiques, quoique tempérées par la douceur de son accent italien, il se lança dans un récit peuplé d'oiseaux bariolés et d'alligators grisâtres. Il nous parla d’arbres géants aux racines plongeant dans la fange et d’une ville qu’il nous dépeignit sur fond de luminosité brumeuse.
Hyppolite buvait ses paroles. Il resta bouche bée en apprenant qu'il existait un petit Paris du dix-huitième siècle encore intact sur l'embouchure du père des fleuves. Conscient de la fascination qu’il exerçait sur ce hobereau de province, le comte le convia en tapotant l’assise du sofa sur lequel il siégeait. Hyppolite se leva si précipitamment qu’il en renversa sa chaise.
Je me surpris à envier mon futur époux. Que n'avais-je laissé parler mon cœur au lieu de mes nerfs ! Il paradait à côté de ce fabuleux personnage, me laissant d’autant plus frustrée que je n'entendais rien de leurs effusions verbales. Près de moi, HéloÏse croquait des pralines, un souvenir de Louisiane. Je pouvais néanmoins constater qu’Hyppolite s'était vite enhardi. Encouragé par l’affabilité du comte, il poussait la familiarité jusqu'à jouer avec les dentelles de sa chemise. Déjà passablement éméché, il vidait son verre plus souvent qu'il ne l'aurait dû. Tant et si bien que mon valeureux fiancé ne tarda pas à s'assoupir, pieds ballants par-delà l'accoudoir et bras en croix en travers du sofa.
Arriva l'heure où Rodolphe rameuta les signataires. Indifférent à leur cause, Vespérini se dirigea vers HéloÏse et moi-même. Puis, une main tendue vers chacune, Il nous proposa d’aller admirer le fameux tableau. Ce privilège étant normalement réservé aux messieurs, HéloÏse se récria pour la forme. La curiosité aidant, elle accepta la main offerte. Moi, je pressais déjà l'autre dans la mienne et la trouvais étonnamment chaude.
Un écran de satin rouge dissimulait la toile. Le comte l'ayant fait coulisser, nos regards échurent en contre-plongée entre les jambes ouvertes d'un sujet féminin sans visage. Les joues d'HéloÏse devinrent aussi cramoisies que le rideau. Elle émit quelques protestations étouffées et s'enfuit dans un bruissement de taffetas. J'étais moi-même si soufflée par le réalisme de la scène que je reculai d'un pas, et me heurtai au comte.
Il se plaqua derrière moi, puis me poussant vers le tableau, il appuya son index sur un point précis de la cuisse du modèle, comme s'il en éprouvait la consistance.
« C'est là, dans l'artère fémorale, que les femmes sont le plus savoureuses. » 
Troublée par l’étrangeté de ce propos, je crus à une figure de style visant à m'épargner des mots trop directs. C'était bien mal le connaître. Sorti de son numéro mondain, Sandro est cru, brutal, et tout à fait incapable de la moindre métaphore
Toujours est-il que j'étais déjà perdue. En dépit de l’avidité que je lisais sur sa physionomie, je lui signifiai que je tenais l'intégralité de ma personne, y compris mes artères, à son entière disposition. Et quand bien même ses prunelles verdâtres s'étaient teintées de sang, un je ne sais quoi de purement angélique adoucissait l'éclat surnaturel de son regard.
Il m'entraîna vers un banc situé dans la partie la plus ombreuse du jardin. Et là, sans autre forme de préliminaires, il s'acharna à coups de dents sur l’étoffe de mes bas de soie, dénuda ma cuisse droite et mordit au plus profond de ma chair. Si profondément que l'air se mit à pulser au même rythme que les bruits de succions. Les lanternes japonaises entamèrent une giration formidablement croissante et je fus soulevée du banc par une force attractionnelle qui me projeta par-delà les arceaux de rosiers grimpants.
Quand je retrouvai mes esprits, le comte avait disparu. L’explosion d'étoiles filantes retombait sur le jardin en pluie de paillettes gelées. Butant sur les cailloux de l'allée, la vue brouillée par quelques taches résiduelles, je frissonnais malgré la tiédeur de la nuit. Parmi les silhouettes floconneuses qui s'agitaient à l'intérieur, j’aperçus Hyppolite, encore plus vacillant que moi. Le comte le soutenait et insistait pour le reconduire dans sa chambre. Me voyant plantée au milieu du salon, il passa la pointe de sa langue sur ses lèvres d'une manière si provocante que je l'aurais poursuivi dans les escaliers s'il ne m'avait clouée d'un regard.
Je me levai très tôt ce matin-là. Hyppolite n'apparut qu'à l'heure du déjeuner, échevelé, le teint crayeux. Il tressaillit lorsque je fis mine d’arracher le ridicule foulard qui lui couvrait la gorge. Histoire de le narguer, je lui exhibai ma gorge irréprochable afin qu’il comprenne que je portais les mêmes stigmates que lui, mais à un endroit où il n'aurait pas idée d'aller voir.
La suite de notre séjour se déroula sans incident notoire. Pendant une semaine, Rodolphe nous mena à travers les boulevards arborés de la capitale récemment assainie. Refusant de s'extasier sur les belles façades haussmanniennes, Hyppolite condamnait l'ensevelissement du Moyen Âge sous les fondations de constructions dénuées de charme. Depuis le pavillon Baltard jusqu’à la Nouvelle Athènes, il nous asséna ses vues passéistes et ne cessa de pester contre la dictature de la vie moderne.
Nous étions sans nouvelle de Vespérini. Craignant de ne trahir son trouble, Hyppolite me chargea de questionner notre hôte. Il ne put cacher son désarroi en apprenant que le comte avait fait ses malles et qu’il était vraisemblablement en route pour la Vénétie. Désespéré, il s'en alla arpenter les allées du cimetière de Ménilmontant et s'abandonna à son chagrin secret sur le faux gothique des monuments funéraires. Moi, déjà sous l’emprise d’un réseau de fibres psychiques, j’avais l’intime conviction que le comte n’avait pas quitté Paris.
Le matin de notre départ, une calèche affrétée comme un corbillard s'arrêta devant le portail. Le comte en descendit, le visage dissimulé sous un amas de crêpes sombres. En réalisant que son ami d'un soir bravait le pâle soleil d'automne à seule fin de lui dire adieu, Hyppolite eut le cœur soulevé par une vague d'amour. Il lui suggéra d’agrémenter son voyage en faisant une étape en Bourgogne. Il bouillait d'impatience de lui faire partager l'intégrale d'Horace Warpole dans la fraîcheur des caves en croisées d'ogives. Et pour mieux l'appâter, il lui vanta l'épaisseur des draperies de chintz abritant la chambre attenante à la sienne. Le comte lui promit d’être des nôtres au soir de la cérémonie. Conquis au-delà de toute mesure, Hyppolite se jeta à son cou et l'embrassa sur les lèvres à travers la double épaisseur de voiles noirs.
Vespérini tint parole. Nous étions en train de démonter la pyramide de nougats du festin de noce lorsqu'un cabriolet noir rehaussé d’argent roula sur les pavés. Hyppolite s'élança dans la cour et s'immobilisa devant le marchepied, prêt à saisit la main gantée de notre visiteur.
Ce fut donc par la grande porte et au bras de mon époux que le comte Vespérini pénétra dans notre demeure.
Quant à la suite... Que dire d’une période aussi floue, où plaisirs et douleurs furent si intimement mêlés... Ainsi que je pouvais m'y attendre, la visite du comte se prolongea en nuits languides dont nous émergions dans un état de plus en plus comateux, en journées paresseuses durant lesquelles Hyppolite et moi-même étions trop puissamment envoûtés pour remarquer les changements de nos apparences respectives.
Alors que le comte palliait la fuite de mon essence vitale en me nourrissant à même ses veines, Hyppolite dépérissait. Alors qu'insidieusement, je subissais les prémices de la métamorphose, Hyppolite rendait l'âme, livide et béat, sur la poitrine ensanglantée de notre ami.
Désormais, mon cher époux repose en paix sous le marbre noir de sa crypte. Puisse-t-il me voir de là où il est, s'enfiévrer pour l'idéal tragique que je suis devenue et réchauffer son cœur glacé à la flamme que je n'ai pas su lui inspirer de son vivant.

La séance s'arrête là. Edvard désirait un compromis entre vie et mort, attirance et répulsion, apogée et décadence. À en juger du résultat, c’est plutôt réussi.
Il a sorti ses chiffons de térébenthine. Je me rhabille en hâte tandis qu’il nettoie ses brosses. Dans moins d’une heure, la mer virera au blanc laiteux. Cela me laisse tout juste le temps d’aller prospecter le long du port. Avec un peu de chance, j’y trouverai bien un marin gavé de bière blonde, de pain de seigle et de poisson fumé.
Malgré l’imminence de l’aube, je m’attarde à la contemplation d’une composition monumentale en appui sur le mur. Trois femmes y incarnent l’inéluctable processus de décrépitude. Période de latence pour la première, une nymphette vêtue de blanc qui se tourne vers le large. Maturité triomphante pour cette dryade nue et fardée, opposant sa souple lascivité au maintien rigide de la troisième dont le visage cerné de noir annonce la fin prochaine, tel un faire-part de deuil.
Décidément, cet homme est hanté par la mort. Il n’est pas sans savoir qu’il existe un état intermédiaire. Mais a-t-il idée de ce qu’il en coûte de vouloir échapper au sort commun ?
Sandro me dit que de toutes ses créatures, je suis la plus ingrate. Il est trop fier de cette substance inaltérable qu’il m’a inoculée, bien trop imbu de son éternelle jeunesse pour comprendre que j’eusse préféré les meurtrissures du temps à cette perpétuelle sensation de coquille vide.
Quoi qu’il en pense, je ne lui dois rien. Rien, si ce n’est ce halo spectral que le peintre a si justement capté. Cette trouble luminescence qui émane de sa Madone scellera mon accession à la dignité d'œuvre d'art.

Auteur : Suzanne Colonna

Illustration : de Anakkyn.

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