Les deux Visages de l'Innocence

Illustration : Goétia et noires lumières

Lorsque les portes de l’Enfer tombèrent, un coup de tonnerre ébranla les cieux, puis ce fut le silence. Durant le calme qui suivit, chacun retint son souffle ; on entendait les mouches voler et les cœurs battre dans les poitrines. Les équipages des engins de démolition restaient suspendus à leurs instruments de mesure. Par-delà les vestiges du portail, emporté par les salves d’armes lourdes, on n’apercevait qu’un néant brumeux.
Ce ne fut que lorsque la terre se mit à trembler que les anges et les hommes réalisèrent ce qu’ils avaient libéré. Jailli du cœur même de l’Enfer, un raz-de-marée de sang et de bile se dressa, tel un mur visqueux dont le sommet disparaissait dans les nuages. Des éclairs zébrèrent le ciel, des pylônes de foudre s’abattirent comme autant de lances de lumière. La vague de sang balaya les assiégeants, engloutissant les hommes, le matériel et les anges qui ne purent voler assez haut. Des milliards de litres d’hémoglobine se déversèrent sur eux. Les sucs gastriques dévorèrent les chairs des infortunés, les enzymes dissolurent leurs os jusqu’à ne laisser d’eux que des larmes, emportées par le courant. L’ultime piège des démons avait fonctionné. Au prix de nombreuses vies, les portes de l’Enfer étaient tombées.

Ainsi débuta la dernière bataille de la dernière guerre que le monde connaîtrait. Anges et démons pouvaient désormais mourir : l’immortalité et la magie désertaient l’univers. Au dernier âge de l’Apocalypse, chaque chose toucherait à sa fin.

La ligne de défense


La terre sous ses pieds était gorgée de sang. Ses jambes fines et musclées pénétraient jusqu’au genou dans une boue chaude, dont l’arôme de fer lui mettait l’eau à la bouche. La brume mouillait sa chevelure ; des mèches poisseuses lui collaient au visage. Autour d’elle, l’air pullulait de mouches baisant au-dessus des cadavres, pondant dans les yeux crevés et les tripes fumantes. Dans la fureur de la bataille, des insectes rampaient sur elle, leurs mandibules pinçaient sa peau soyeuse sans qu’elle pût s’en débarrasser. C’était une femme en armure noire, portant l’épée, une femme aux cheveux rouges, une femme dont les yeux verts évoquaient les eaux d’un lac. C’était une bête enragée heureuse de donner la mort, en attendant que quelqu’un la lui offrit.
Bravant le déluge des tirs ennemis, Abrahel se dressait de toute sa hauteur, hurlant ses ordres. Son visage était celui d’un ange furieux, sa voix couvrait le tumulte des combats. Dominant sa crinière de lionne, des cornes de bélier s’enroulaient de chaque côté de sa tête. Seule, elle organisait le repli de ses troupes après trois jours d’une résistance désespérée, tandis qu’un détachement de séraphins réduisait à néant les dernières fortifications encore debout. Elle avait été de toutes les batailles, repoussant toutes les offensives. Elle avait mené les assauts pour reprendre chaque mètre de terrain conquis par l’envahisseur.
A mesure que les assaillants se rapprochaient, elle envisageait l’éventualité de sa propre mort. Elle aurait dû sonner la retraite depuis longtemps, mais elle n’avait pu se résoudre à abandonner son poste. Autour d’elle, le déluge d’éclairs mortels s’intensifia ; des rayons de pure énergie léchèrent les pourtours de son armure. Elle ne bougea pas, pas même quand ses cheveux s’embrasèrent pour former une couronne de flammes. La lame dans sa main tremblait, moins sous le coup de la peur que de l’excitation. Sa main agrippait un fleuret à la garde ornée de ronces, dont l’acier luisait. Abrahel porta la lame à sa bouche pour y déposer un baiser. Elle était prête à mourir, elle avait piégé la ligne de défense de sorte que tout s’écroulât dès que les anges investiraient les lieux.
Une plainte l’arracha brusquement à ses pensées, l’obligeant à tourner la tête. A vingt mètres sur sa droite, derrière un taillis, l’une des damnées placées sous ses ordres se lamentait. Elle gisait sous les décombres d’une pièce d’artillerie : la machine de guerre avait explosé, son magasin de munitions frappé par le feu ennemi. La jeune femme était prise sous l’épave. Elle poussait des cris déchirants, appelant à l’aide. Abrahel, regarda dans sa direction. Elle parut hésiter un instant, avant de lâcher un juron et de remiser son épée au fourreau. Elle courut alors rejoindre la blessée, dont le pied était prisonnier d’une lourde pièce de métal. Abrahel empoigna le bloc d’acier fondu à bras le corps, mobilisant ses dernières forces pour le lever de quelques centimètres. La jeune femme gémit à mesure que la pression sur sa cheville s’atténuait, jusqu’à ce qu’elle pût se libérer. Lorsqu’elle parvint à extraire son pied, elle se recula pour inspecter sa blessure. Abrahel relâcha son fardeau en grognant. Elle s’appuya ensuite sur ses cuisses pour reprendre son souffle.
« - Merci. » entendit-elle, juste avant que le souffle d’une explosion ne la plaquât au sol.
Dans son dos, la tour qu’elle avait truffée de poudre, dans le but de la faire tomber sur les envahisseurs, venait de voler en éclats. La démone n’eut que le temps de se mettre à l’abri, près de l’épave, tandis qu’une pluie mortelle de briques et de morceaux de charpente se figeait dans le sol boueux, pareille à une nuée de petits poignards de bois et de pierre.
Quand Abrahel se redressa, elle fut surprise de trouver la jeune fille qui l’attendait, sans la moindre égratignure. Elle se tenait sur un pied, se servant d’une poutrelle brisée comme d’une canne de fortune. En bon soldat, elle attendait tout simplement ses ordres. A ses pieds, les gravats projetés par la déflagration n’avaient pas épargné un centimètre carré de terrain.
« - Comment… ? » Interrogea Abrahel.
Sans mot dire, la damnée désigna une plaque de métal argenté, abandonnée par terre, une plaque cabossée portant les traces d’une multitude d’impacts. C’était un bouclier d’ange qui avait protégé la jeune femme. Il s’agissait en l’occurrence d’un pavois de grande taille, aussi haut qu’un homme, de couleur ivoire et frappé à l’image d’un saint. Il reposait à côté d’un cadavre noirci, un cadavre dont les ailes blanches ne laissaient aucun doute quand à ses origines. Abrahel rit aux éclats, c’était plus fort qu’elle. La damnée la considéra avec étonnement, en ouvrant de grands yeux, ce qui lui donna un air de chouette ahurie. La démone rit de plus belle. Un sourire s’étira sur les lèvres de l’humaine, qui finit par mêler son rire au sien. Aux derniers jours du monde, on pouvait trouver des miracles en Enfer.

L’armée céleste


Iah-hel errait sur le champ de bataille, caressant les cordes de sa lyre sans parvenir à en tirer quoi que ce soit. Voilà une éternité que l’inspiration l’avait déserté. En le privant de son talent, on lui avait volé sa raison d’être. Ses yeux d’esthète suivaient le vol des essaims de mouches. Abandonnés à l’air libre, des corps en décomposition s’étalaient à perte de vue. Les gaz s’échappaient des viscères arrachées, colorant le brouillard de teintes hallucinées : des verts maladifs, des jaunes suintants, évoquant l’ivoire de dents gâtées. Les cadavres offraient leurs trésors à qui avait survécu pour les voir. Iah-hel humait l’odeur des boyaux violets, chargés d’excréments ; il se régalait de la simple vue des tissus graisseux jaune orangé. Il resta une demi heure en extase devant une paire d’yeux échoués sur le sol, pareils à deux perles rouges injectées de sang. Il s’était engagé dans la guerre en désespoir de cause, espérant que les carnages lui rendraient l’inspiration. Il avait exposé sa vie plusieurs fois, prenant des risques insensés, afin de se sentir vivre, afin de tirer sa créativité de son long sommeil. Il passa une main dans ses cheveux lilas, qui lui tombaient sur les yeux. Avec un hurlement de frustration, il s’en arracha une pleine poignée qu’il sema aux quatre vents.
Le fait de ne plus parvenir à composer, ne fut-ce qu’un seul morceau, le rendait fou. Dans son dos, les autres anges ne prêtaient pas attention à lui, trop occupés qu’ils étaient à achever les blessés. Baissant les yeux pour voir sur quoi il marchait, Iah-hel découvrit par hasard une mourante près de lui. Ç’avait été une belle femme. Son visage émergeait d’un monticule de terre. Elle étouffait sous le poids qui lui comprimait la poitrine. Un bras calciné -le sien ?- gisait deux mètres plus bas, au fond d’un cratère laissé par un obus. La douleur la faisait délirer, elle pleurait et riait tour à tour, tantôt conversant avec des êtres chers, tantôt menaçant des ennemis invisibles. Iah-hel s’accroupit à côté d’elle pour la regarder mourir. Il observa ses yeux dilatés par l’angoisse de la mort, il se noya en eux comme dans un puit. Il tenta de mettre en notes la misère d’une vie qui s’achève, en vain… L’ange musicien sentit la frustration grandir en lui. Quand il vit une larme tomber des yeux de la mourante, sachant que cette souffrance serait perdue, qu’il ne réussirait jamais à la convertir en art, il eut envie de briser sa lyre sur ses genoux. Tant de matière pour s’inspirer, là, à portée de main, et pourtant ses accords sonnaient creux ! De rage, il écrasa de son talon la figure de la jeune femme jusqu’à en faire de la bouillie. La respiration de la mourante siffla horriblement quelques instants encore, avant de s’éteindre pour de bon.
Iah-hel resta à contempler son œuvre un long moment. Une présence le tira de sa rêverie, celle d’un ange au visage radieux qui était apparu derrière lui. L’inconnu, un soldat sans grade, lui posa la main sur l’épaule. Iah-hel prit peur, comme un enfant que l’on aurait pris en faute :
« - Bonjour Sire Chevalier, vous vous sentez bien ? Vous êtes pâle… »
Iah-hel se ressaisit. Il commença par se dégager du contact de cette main trop familière. Il étudia ensuite l’allure de l’importun, notant que son armure violette et or ne portait aucune trace de coups. Il ne semblait même pas porter d’arme.
« - Gardez votre sollicitude, soldat. Je préfère rester seul. »
En dépit de la rebuffade, l’autre conserva son sourire mielleux.
« - Pardon Sire, je ne me serais pas permis de vous importuner sans une bonne raison. C’est Son Altesse, le Commandant Damabiah, qui m’envoie auprès de vous. Elle vous fait quérir pour que vous la rejoigniez dans sa tente... Puis-je avoir votre réponse ? »
Pour appuyer cette question, le freluquet avait relevé le menton, comme si le simple fait de servir de coursier pour le Commandant de la légion suffisait à lui donner un peu d’importance. Iah-hel fit volte-face, avec un mouvement de cape théâtral. Le jeune ange resta planté là, ne sachant trop comment réagir. Alors qu’Iah-hel s’éloignait pour rejoindre la tente de commandement, il se retourna pour lui lancer :
« - Je donnerai ma réponse au Commandant moi-même. Toi, reste là et aide les autres. Au passage, profites-en pour observer à quoi ressemble un champ de bataille. »

*****


Damabiah, somptueuse dans sa robe de plaques ornées de rubis, examinait son visiteur depuis quelques minutes. Elle aimait ce moment d’incertitude, quand un Chevalier était convoqué dans sa tente sans qu’on lui eût expliqué pourquoi. C’était un instant de pouvoir, un instant qu’elle savourait en même temps qu’une coupe de nectar. Elle prenait son temps, confortablement assise sur son trône d’or et de jaspe, dressé au centre de la tente principale du camp des forces célestes. Iah-hel s’était agenouillé devant elle, à distance respectable, les yeux rivés sur le tapis rouge qui menait de l’entrée jusqu’au trône. Il avait conscience de la lumière qui émanait d’elle, froide et pure, une lumière qui aurait dû séduire son âme d’artiste. Il semblait pourtant à peine noter la finesse de ses traits, l’éclat de ses yeux ou la musique de sa voix. Les soieries qui tapissaient les lieux le laissaient de marbre. En son for intérieur, il avait hâte de recevoir son ordre de mission. L’extrême lucidité de sa supérieure lui faisait toujours redouter le pire : il détestait ces yeux couleurs de miel qui scrutaient le fond de son âme.
« - Iah-hel, Chevalier, nous avons besoin de toi. Une mission importante va t’être confiée. »
A ces mots, l’intéressé se concentra davantage sur le sol devant lui, s’obligeant à vider son esprit de toute pensée. Il pressentait un piège. On ne lui avait jamais confié de mission cruciale jusque là, bien au contraire, on s’était toujours méfié de lui. Nul n’ignorait comment il avait rejoint l’armée des cieux, aussi se contenta-t-il de répondre par une formule de circonstance :
« - Ordonnez Votre Altesse, et j’obéirai. »
Le Commandant Damabiah sourit. Elle reposa la coupe de nectar qu’elle allait porter à ses lèvres, avant de poursuivre :
« - Nous avons localisé des troupes démoniaques… les survivants du groupe qui gardait la ligne de défense que nous avons prise, du moins à ce qu’il semble. Je souhaite que tu prennes la tête d’une escouade pour t’occuper d’eux. Pendant ce temps, le reste de l’armée continuera à faire route vers le Nord. Vous nous rejoindrez au seuil du second cercle, lorsque tout sera fini. Nous comptons sur vous : aucun ennemi de doit rester sur nos arrières. »
Les yeux de Iah-hel s’étrécirent : il avait vu juste, on l’insultait. Il aspira une longue bouffée d’air, comme il avait vu faire des mortels, pour se calmer. L’air, lorsqu’il passa sur sa langue, eut une saveur de viande brûlée qui lui laissa un goût amer.
« - En somme, vous me demandez de nettoyer vos crottes pendant que le reste de l’armée fait route vers la nouvelle ligne de front, pour se couvrir de gloire, ai-je bien compris ? Je devrais massacrer une poignée de blessés pendant que tous les autres soldats, y compris les moins gradés, iront se distinguer dans de vraies batailles ! »
Emporté par la rancœur, Iah-hel avait poussé l’audace jusqu’à relever la tête, pour la toiser du regard. Damabiah se redressa sur son siège, la coupe de nectar posée sur l’accoudoir du trône tomba en tintant sur le sol. Le sourire sur ses lèvres de nacre s’était durci. Deux rides encadraient sa bouche, un pli barrait son front. Au visage lui collait cette expression de celles et ceux qui n’ont pas l’habitude d’être contredits :
« - Tu iras où je te dirais d’aller, Chevalier ! Comment oses-tu quémander les honneurs, toi ?! Aurais-tu oublié pour qui tu combattais lors de la première guerre ?! Quel honneur pourrait revendiquer un ancien ange déchu, qui ne s’est repenti de ses fautes qu’une fois qu’on l’eut traîné, blessé et entravé, au bas du trône de Dieu ! »
L’ange incriminé serra les poings : il en avait plus qu’assez de cette vieille rengaine.
« - Il m’a pardonné ! » tonna-t-il.
« - Il t’a épargné ! Si ça ne tenait qu’à moi, on t’aurait détruit, ne fut-ce que pour l’exemple ! Tu te trouves ici sur Sa volonté, mais c’est moi qui commande cette légion ! Jamais je ne risquerai les vies de soldats loyaux en les envoyant au combat sous les ordres d’un traître ! »
Insensiblement, la main de Iah-hel se dirigeait vers la garde de son épée. Il savait qu’il devait se taire, ne rien faire, qu’il devait accepter le blâme comme si de rien n’était. Son honneur sali le cuisait comme une marque au fer rouge.
« - Et comment regagnerais-je mon honneur, si je suis écarté de toutes les batailles décisives ? » grinça-t-il entre ses dents.
Damabiah haussa les sourcils. Elle parut à deux doigts de perdre toute emprise sur elle-même. Les muscles tendus par la colère, elle descendait les marches menant à son trône, son épée tirée au clair. Elle se ressaisit pourtant lorsqu’elle lut la souffrance dans le regard de son subordonné. Ce regard lui plut, ce seul regard lui suffit pour réaliser que Iah-hel souffrirait plus de continuer à vivre que de toutes les peines qu’elle pourrait lui infliger. Dieu s’est déjà vengé de lui. Comprit-elle. De plus, nous ne pouvons nous permettre de perdre une épée de plus…du moins pour le moment. Elle préféra répliquer sèchement :
« - Nous savons toi et moi que ce n’est pas ton honneur que tu souhaites racheter. En punition de tes crimes, Notre Seigneur t’a privé de ton talent pour la musique et les chants. Ta précieuse inspiration, voilà tout ce que tu souhaites retrouver. Je n’ai aucune illusion à ton sujet ; si Lucifer avait pu te rendre tes dons, tu aurais massacré la moitié d’entre nous en Son Nom. »
Iah-hel maudit son Commandant, non pour ce qu’elle venait de dire, mais parce qu’elle avait lu, au plus profond de lui, ce qu’il avait pris tant de peine à lui cacher. Il baissa la tête, le temps de recouvrer ses esprits, et surtout de dissimuler la haine qui changeait sa bouche en un trait oblique, malveillant. Lorsqu’il releva les yeux, ce fut pour feindre une expression désolée.
« - J’implore votre pardon, Votre Altesse. J’ignore ce qui m’a pris. C’est seulement très pénible de devoir sans cesse se racheter aux yeux des autres, sans que vos efforts soient reconnus.
- Il faudra pourtant t’y habituer, jamais tu ne seras vraiment des nôtres… et encore moins des leurs. Tu es un paria. Tâche seulement de rester du côté des vainqueurs, c’est tout ce qu’il te reste. »

*****


Alors que Iah-hel quittait la tente de commandement, à grandes enjambées, il entendit quelqu’un le héler. C’était l’ange à l’armure violette, celui qui était venu le trouver sur le champ de bataille. Iah-hel choisit délibérément de l’ignorer. Loin de se laisser démonter, l’importun osa se mettre en travers de son chemin. Voyant cela, Iah-hel se crut sur le point de dégainer, bien décidé à raccourcir d’une tête le gêneur. A l’expression arrogante de ce dernier, il lui sembla toutefois qu’il serait plus avisé de le laisser s’exprimer -au moins un peu- avant de le trucider.
« - Quoi ?! » hurla-t-il.
« - Re-bonjour Chevalier Iah-hel, je n’ai pas encore eu l’occasion de me présenter. Je suis l’aspirant Chevalier Daniel. Son Altesse Bienveillante le Commandant Damabiah m’a chargé de vous accompagner pour cette mission. »
Iah-hel poussa un grognement exaspéré.
« - De me surveiller, c’est ce que vous voulez dire ? On m’envoie sur une mission de merde, et en plus en compagnie d’un espion ?! Parfait ! Vraiment, PARFAIT ! » Brailla-t-il.
Le jeune arriviste se réfugia derrière son sourire suffisant. Il n’eut même pas la politesse de tenter de nier l’évidence. Voilà comment on me considère nota Iah-hel, comme un traître, et tous veulent que je le sache.
« - Je surveillerai vos arrières, Chevalier. »
S’il y avait un sens caché derrière cette phrase, Iah-hel ne le trouva pas. Il ignora la réplique, se bornant à faire la seule chose qu’il lui restait à faire : donner ses ordres.
« - Prépare tes affaires ! Nous partons sur l’heure ! » Aboya-t-il, avant de prendre congé, abandonnant l’aspirant qui continuait de sourire.
Alors qu’il était dans sa tente, occupé à fourbir ses armes et ses protections, Iah-hel repensa à l’expression de celui qu’on avait chargé de l’espionner. Il se promit de lui faire payer toutes ses insolences. Alors comme ça tu veilleras sur mes arrières, hein, petit con ! Mais qui veillera sur les tiennes ?

Le refuge des survivants


Les survivants s’étaient repliés dans une grotte de chair, dont la voûte était supportée par un entrelacs de cartilages et d’ossements. Le succube Abrahel était à leur tête. Vue de l’extérieur, leur cachette ressemblait à un énorme bubon jaunâtre émergeant du sol. Ils s’étaient réfugiés là en attendant que l’ost de guerre ennemie reprît son avancée. Une entrée avait été creusée dans la paroi de viande et d’os, avant d’être dissimulée par un rocher de bonne taille, qu’Abrahel avait dû déplacer seule et non sans peine. Elle espérait pour le moment que les généraux ennemis les tiendraient pour morts, afin qu’elle et ses soldats puissent harceler leurs arrières, une fois remis de leurs blessures.
Des imprudents avaient allumé un feu pendant son absence, alors qu’elle était partie en quête du rocher qui masquerait l’accès au refuge. Elle s’en était aperçue à son retour : une mince colonne de fumée s’échappait du sommet du dôme. Elle était alors entrée dans une colère noire, pénétrant en trombe dans l’abri, écrasant du pied les flammes jusqu’à les éteindre. Elle avait ensuite asséné un coup de poing brutal à l’instigateur de cette déplorable initiative. Ce feu peut suffire à leur donner notre position leur avait-elle expliqué, après les avoir traités de tous les noms. Elle avait enfin passé en revue ses troupes, réalisant que la plupart n’étaient pas en état de marcher vers un abri plus sûr. En désespoir de cause, elle s’était convaincue que le feu avait été trop faible et trop bref pour attirer l’attention des anges.
A présent, à la lueur des braises, elle examinait chaque soldat qu’il lui restait. Tous grelottaient sous l’effet du vent qui filtrait par les fissures. Ils se blottissaient les uns contre les autres, autour du feu, en quête de réconfort et d’un peu de chaleur humaine. Elle-même restait à l’écart, bien décidée à monter la garde devant l’entrée, toute la nuit. A part elle-même, la jeune femme qu’elle avait sauvée était la seule encore debout. Elle allait d’un blessé à l’autre, se rendant utile comme elle le pouvait, bien qu’on devinât à sa démarche que sa jambe la faisait terriblement souffrir. Une vraie sainte railla Abrahel en pensée, mais nul n’atterrit en Enfer sans une bonne raison. Au fond d’elle-même, elle en était pourtant de moins en moins convaincue.

*****


Une secousse réveilla les survivants, qui s’étaient réunis autour du cercle de braises. Lorsqu’ils rouvrirent les yeux, Abrahel était déjà sur pieds, tous ses sens en alerte. Elle leur ordonna de s’abriter dans un coin de la grotte, tandis qu’elle avançait pour s’interposer entre eux et la nouvelle menace. La terre trembla, autour des braises elle se souleva par à coups, jusqu’à former un monticule. Il y eut un éclair aveuglant, puis les ténèbres. Une explosion projeta des braises au quatre coins de la pièce, des damnés furent touchés. Abrahel entendit gémir derrière elle. Elle se protégea derrière le bouclier sacré, qu’elle avait récupéré plus tôt, tout en essayant de bloquer autant de projectiles que possible. Bientôt, une faible lumière revint dans la grotte, alors que l’équipement rapporté de la ligne de défense commençait à prendre feu.
Dans le rougeoiement de ce début d’incendie, trois silhouettes en armures se découpaient, à l’endroit où quelques instants plus tôt les damnés avaient dormi d’un sommeil sans rêves. Le temps suspendit sa course, l’espace d’une seconde, puis trois paires d’ailes battant à l’unisson vinrent rompre le silence. Deux anges volant au ras du sol chargèrent Abrahel, fer en avant. Le troisième marcha quant à lui droit sur les blessés, qui se mirent à hurler. La démone parvint à parer l’attaque de son premier assaillant, mais le second, brandissant une hallebarde, parvint à la cueillir au niveau du plastron, la projetant contre la paroi de la grotte. Abrahel sentit le mur de chair céder sous l’impact. Elle ne reprit conscience qu’une demi-seconde plus tard, et dix mètres plus loin, alors qu’elle était étendue dans une flaque de boue gelée. De l’intérieur lui parvenaient les râles des innocents que l’on massacrait. Elle se remit péniblement debout, en garde. Son armure avait volé en éclat, la laissant nue et vulnérable.
Deux anges lui faisaient face, un aspirant au sourire faux et un Chevalier au regard triste, dont les yeux brillaient sous ses cheveux lilas. Le premier la considérait d’un air narquois tandis que le second, au contraire, la dévorait du regard. L’ange en armure violette, qui fanfaronnait en faisant des moulinets avec sa lance, parla d’un air bravache :
« - Laissez-moi cette démone, Chevalier Iah-hel ! Je saurais lui faire rendre gorge ! »
Le succube aux cheveux roux ignora la provocation : Abrahel gardait les yeux rivés sur le Chevalier angélique, beau et désolé dans son armure d’ivoire. Elle guettait sa réaction. Quand elle crut enfin discerner une lueur de reconnaissance dans son regard, elle demanda :
« - Iah-hel, est-ce vraiment toi ?
- Abrahel ? Non… Tu es morte. Dieu a affirmé qu’on t’avait tuée !
- Lucifer m’a dit la même chose à ton sujet ! Où étais-tu tout ce temps ?! »
Inquiet de la tournure que prenaient les évènements, Daniel lançait des regards paniqués, ses yeux allant de l’un à l’autre. La perspective d’un combat à deux contre un le séduisait, mais seulement tant qu’il était du bon côté, c'est-à-dire du côté en supériorité numérique. A bien considérer les regards que s’échangeaient l’ange reconverti et le succube, la loyauté d’Iah-hel lui parut de plus en plus incertaine. Il devait agir vite pour s’assurer la victoire...
« - Iah-hel, attention ! » Cria Abrahel, trop tard cependant.
Le Chevalier en armure d’ivoire sentit un déplacement furtif sur sa droite. Un fer de lance lui transperça l’épaule, le choc le jeta à terre. Il vit tomber devant lui sa hallebarde de givre, tenue par un bras tranché, le sien, juste avant de sombrer dans l’inconscience.

*****


Abrahel retenait son souffle, son visage penché sur celui de Iah-hel. Quand l’ange reprit conscience, il ne put retenir un râle de douleur. Son bras sectionné gisait à côté de lui. Il se força pourtant à ouvrir les yeux, afin de plonger son regard dans celui de son amour perdu. Des milliers de chansons lui traversèrent l’esprit, avec la fulgurance de plusieurs millénaires résumés en quelques secondes. Des odes à la beauté et à l’amour se composèrent dans son esprit, des cantiques à la gloire de Dieu, des morceaux de blues décrivant les tourments de l’enfer, des rocks endiablés relatant l’âpreté des champs de bataille, des riffs de guitare électrique en l’honneur de Satan. Par-dessus tout, il aurait aimé composer une chanson subversive, à la manière de Brassens. Il aurait aimé y dénoncer l’hypocrisie des deux camps qui se livraient à leur sale guerre, prêts à tout pour imposer leur point de vue, y compris à séparer les êtres qui s’aiment. Iah-hel aurait voulu chanter tout cela, en souvenir des instants qu’on leur avait volés. Pourtant, quand il ouvrit la bouche, ce fut le soldat qui s’exprima :
« - L’ange… l’autre, celui qui m’accompagnait… ?
- Je m’en suis occupée mon cœur. Il ne reviendra pas, il ne te touchera plus. Mon amour, après tous ces siècles, toi et moi… nous n’avons plus beaucoup de temps à passer ensemble. Je ne veux plus être séparée de toi. Je ne veux plus me consacrer qu’à toi.
- Moi aussi, je veux rester à tes côtés… Je t’aime.
- Moi aussi je t’aime. Personne ne nous arrachera l’un à l’autre. Plus jamais. »

Iah-hel sentit une chaleur familière se répandre dans son corps, il sentit la caresse de deux bras menus s’accrocher à lui, dans un élan tout à la fois tendre et désespéré. Ces deux bras étaient les deux ancres qu’il avait cherchées à travers les siècles, deux ancres qui arracheraient son cœur aux ténèbres. A la fin des temps, alors que toute chose allait disparaître, il avait foi en quelqu’un, et quelqu’un avait foi en lui.

Auteur : Anthelme Hauchecorne

Illustration : Goétia et noires lumières de Vladheim (Hugues Perrin).

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