Désolation

Illustration : Kapital Chaos

Je ne sais plus si je dois regarder derrière ou devant moi. Les nuages ont disparus sous l’horizon, l’air sent toujours l’orage. La pluie viendra plus tard laver toute cette fange.
De toute part, des ruines et des cendres. L’odeur de feu éteint sature l’air. Je me lève, ma tête me fait horriblement mal. Un peu de sang séché colle à mon front et tire ma peau. Je cherche du bout des doigts la blessure, à la base des cheveux, près de la tempe. Je mesure ma chance d’être en vie. Autour de moi tout n’est que silence et désolation. Il y a une autre odeur dans l’air mais j’ignore ce que c’est. Mes yeux me piquent et pleurent pour évacuer la poussière. Mes mains sont couvertes de coupures et de cloques. Tout mon corps est douloureux, j’ai du mal à marcher et manque de tomber plus d’une fois. Une explosion soudaine me fait sursauter, elle était loin de moi, au nord de la ville, mais je peux voir une colonne de fumée s’élever, dansante, vers le ciel.
Je hurle dans le vent pour savoir si quelqu’un vie encore près de moi. Seul le silence me répond. Je crie, soulève des débris de taule et de bois. Il n’y a rien. Plus rien, que moi et les souvenirs d’une ville. La tour Effeil penche au niveau du deuxième étage, pliée. Montparnasse n’est plus qu’une carcasse de métal dont les vitres soufflées gisent en amas de verre pilé, à ses pieds. Devant moi, le Sacré Cœur a perdu son dôme, il n’en reste plus que la base. Tout Paris s’étend en ruines. Plus aucun immeuble n’est debout, les rues sont encombrées de morceaux d’édifices et de cadavres de voitures.
Mes vêtements sont en lambeaux et l’air est chaud. Je marche, à la recherche de survivants. Je ne sais même plus ce qui s’est passé. Qu’est-ce qui a transformé le cœur de la capitale en cratère ? Aussi loin que je puisse voir, il n’y a plus que des ruines et des ruines encore. Le décor me retourne le ventre et je m’effondre en larmes. Mes genoux frappent le sol et se couvrent de quelques égratignures supplémentaires. Ce n’est pas la douleur qui me fait pleurer, c’est la désolation des lieux. Je hurle encore et encore, à genoux en plein milieu du boulevard Rochechouart désert, dévasté. La ligne de métro aérien est couchée tout le long de la chaussée tel un serpent de fer terrassé. Je sèche mes larmes et me relève avec l’espoir fou de retrouver un survivant dans les décombres. Ma rage est telle que je remue chaque parcelle de terrain, chaque bloc de pierre, qu’il soit lourd ou léger, je ne sens plus mes muscles. Je crie jusqu’à en perdre la voix. Il n’y a plus âme qui vive dans tout Paris finis-je par me dire. Le soleil s’efface lui aussi derrière l’horizon. L’air sens la pluie. Un éclair illumine le cratère et le tonnerre déchire enfin le silence. Je ne suis pas sourde. Toute la journée j’ai erré dans la ville sans entendre le moindre bruit, la foudre vient réveiller mes tympans.
Je laisse la pluie me laver, je roule mes vêtements et les enfouis dans le coffre d’une voiture intacte. Je reste là, à moitié nue, en pleine rue, sous la pluie. Je ris. L’eau coule sur mon visage et mon corps, je l’aime tellement ce soir. Moi qui ai toujours détesté la pluie, aujourd’hui je l’aime, je la bois. Un éclair zèbre le ciel et le tonnerre m’assourdit une fois de plus. Pourtant je reste là, sous l’eau de l’orage à l’écouter. Je danse, je hurle encore avec le peu de voix qu’il me reste. Personne ne m’entend mais je m’en fous. Personne ne me voit et c’est tant mieux. Je vais devenir folle, seule dans cette ville. Il faudra que je parte. Je m’endors dans les décombres de la Gare du Nord.
Je m’enroule dans une couverture, allongée sur une couchette dans le reste d’un train de nuit. Soudain je perçois un bruit. C’est diffus, comme le froissement d’un tissu. Je me dresse sur les coudes. Je ferme les yeux, dans le noir, pour me concentrer sur le son qui me parvient. Et je comprends. Je saute de la couchette pour voir si je ne rêve pas. Je cours sur le quai comme une folle. Au bout, la voie est à l’air libre, l’orage s’éloigne et la pluie a cessé de tomber. Tout autour de moi, je peux les voir et les sentir, ils sont là, il n’y a qu’eux qui ont survécus à l’explosion. Tout autour de moi, ils chantent, et je pleure de joie.
Des oiseaux, par milliers, volent dans la nuit.

Auteur : Pénélope Labruyère

Illustration : Kapital Chaos de Vladheim (Hugues Perrin).

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