Entre deux étages

Je refermai le dossier « Marcotto » en soupirant. Cela faisait bientôt une semaine que je travaillais dessus. Le dossier le plus important qu’on m’ait confié. Cela faisait un peu plus de huit ans que j’avais été embauché à la Capcam, une grande agence de publicité implantée à Ménime. « Marcotto » était une nouvelle marque de parfum qui devait arriver sur le marché français dès le mois de mars, mais je n’avais encore trouvé aucun slogan publicitaire satisfaisant.

La pendule au-dessus de mon bureau indiquait vingt heures quarante-cinq. Je remis le dossier « Marcotto » dans la grande armoire métallique, éteignis la lumière et sortis de mon bureau, mon attaché-case à la main.
J’aurais dû quitter les locaux depuis plus d’un quart d’heure déjà. Même les femmes de ménage étaient déjà parties, laissant dans le couloir une odeur caractéristique d’alcool ménager. J’appelai l’ascenseur et appuyai sur le bouton « sous-sol ».

Mais, alors que les portes se refermaient, un homme cria à l’autre bout du couloir :
« Retenez l’ascenseur ! Retenez l’ascenseur, s’il vous plait ! »
Je passai une main devant le capteur des portes qui se rouvrirent aussitôt. Un homme d’une trentaine d’années entra à l’intérieur, essoufflé.
« Merci beaucoup. » fit-il tandis que les portes se fermaient à nouveaux.
Je dévisageais discrètement le jeune homme. J’avais beau fouiller ma mémoire, je ne me souvenais pas l’avoir vu dans le bâtiment auparavant. Il était beaucoup plus grand que moi. Plus gros aussi. Ses cheveux bruns lui retombaient sur les épaules et paraissaient sales.

« Vous êtes nouveau à la Capcam ? » demandai-je alors.
Mais l’homme ne répondit pas. Il regardait les numéros des étages défiler sur le cadran rouge, au-dessus des portes. 6… 5… 4…
Soudain, un choc. Je laissai tomber mon attaché-case afin de me retenir contre la paroi. Les papiers qu’il contenait s’éparpillèrent un peu partout. L’ascenseur venait de s’arrêter entre deux étages. À ma grande surprise, l’inconnu était resté debout, au milieu de l’ascenseur, sans manifester le moindre déséquilibre au moment du choc. À croire qu’il n’avait pas senti la secousse.
Mon premier réflexe fut d’appuyer à répétition sur les divers boutons de l’ascenseur. Mais ce fut sans effet.

« Et merde ! » fis-je en tapant du poing contre les portes.
Puis j’appuyais sur le bouton rouge. Aussitôt, l’alarme de l’ascenseur retentit dans la Capcam.
« Ca sert à rien d’appeler, dit calmement celui qui partageait ma malchance. Il n’y a plus personne dans le bâtiment.
- Vous avez un téléphone portable ? Demandai-je en ramassant mes papiers éparpillés sur le sol.
- Si c’était le cas, vous pensez bien que je l’aurais déjà utilisé.
- Et merdre ! » Répétai-je, énervé.
Je m’adossais contre la paroi, face aux portes. Quelle poisse ! Heureusement, je n’étais pas seul, ce qui pourrait m’éviter un ennui mortel.
« Vous êtes nouveau à la Capcam ? Demandai-je.
- Oui, répondit l’homme en passant une main dans ses cheveux gras. J’ai été embauché la semaine dernière. Je m’appelle Cédric Junet. Et vous ?
- Moi, c’est Dominique Ducreux. »
Le silence s’installa déjà entre nous. Je ne savais pas quoi lui dire et lui ne paraissait pas enclin à engager une conversation. Je cherchai longtemps une question que j’aurai pu lui poser, mais ce fut finalement lui qui parla le premier :
« C’est bien vous qui travaillez dans le petit bureau bleu du huitième étage ?
- Oui. Pourquoi ?
- Il y a le directeur, heu…, comment il s’appelle déjà ?
- Lionel Michaud.
- Voilà, c’est ça. Lionel Michaud m’a fait visiter la Capcam hier soir. Vous n’étiez pas à votre bureau à ce moment là mais je me souviens avoir vu une photo de vous sur votre mur. Vous posiez avec une jolie jeune femme rousse au bord d’un lac.
- Oui, c’est ma femme. J’espère que vous vous plairez ici : la Capcam est un lieu très convivial. L’ambiance est assez cool, plutôt familiale.
- Vous avez probablement raison, me dit-il. Mais je ne le saurai sûrement jamais.
- Pourquoi donc ? »
Cédric Junet ne répondit pas.

Je regardai ma montre : vingt-et-une heure trente. Cela faisait bientôt une heure que j’étais coincé dans l’ascenseur de la Capcam avec ce Cédric Junet. Ce dernier était resté debout, en face de moi, appuyé contre la paroi, sans prononcer le moindre mot. Il semblait perdu dans une réflexion intense. Je distinguais mal les traits de son visage, mais je percevais quelque chose d’étrange dans son regard. Ses yeux immobiles semblaient exprimer une haine insatiable.
Je cru, l’espace d’un instant, que c’était moi qu’il observait ainsi, en silence, mais ses yeux semblaient ne pas me voir, comme s’il regardait quelque chose qui se trouvait derrière moi. Dans un sentiment de malaise, je tournai la tête. Il n’y avait rien d’autre derrière moi que la paroi métallique.

Comme si mon mouvement de tête l’avait brusquement sorti de sa transe, Cédric s’avança au milieu de l’ascenseur. Son regard semblait toujours aussi vide et accusateur à la fois.
« Vous avez des enfants ? Me demanda-t-il brusquement.
- J’ai un fils de quatorze ans. Il s’appelle Axel et il va rentrer au lycée l’année prochaine. Et vous ?
- Alors il est fils unique ?
- Oui. Ma femme n’a jamais voulu d’autres enfants.
- Et vous, vous auriez voulu en avoir d’autres ?
- Je ne sais pas, je n’y ai jamais vraiment réfléchi. »
Tandis qu’il parlait, un étrange rictus déformait ses lèvres, comme un sourire forcé. Le genre de sourire qu’adresse un enfant qui annonce à ses parents qu’il a brisé le miroir de la salle de bain. Ce sourire était peut-être dû à une timidité quelconque.
« Vous avez vu ! s’exclama-t-il soudainement.
- Quoi donc ? Demandai-je inquiet.
- Il est éteint !
Il pointait du doigt le cadran rouge, au-dessus des portes de l’ascenseur, où défilaient les numéros des étages.
« Quel sens de l’observation, ironisai-je.
- Mais vous ne comprenez pas ! Hurla-t-il.
- Et qu’est-ce qu’il faudrait que je comprenne ?
- S’il n’y a rien d’inscrit sur ce cadran, ça veut tout simplement dire qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière ces portes… »
Il avait parlé d’une voix grave, presque sépulcrale. Une voix qui n’avait aucune énergie, aucune puissance. Il semblait ne pas prendre conscience des mots qui s’échappaient de sa bouche.
« Vous voulez parier ? Fis-je.
- Je ne suis pas certain que nous parlions des mêmes portes. »

Cette fois, c’était une certitude : il était fou ! Ne désirant pas entrer dans une conversation dépourvue de sens et dans laquelle je me sentirais très vite mal à l’aise, je changeai aussitôt de sujet :
« Vous ne trouvez pas qu’il fait un peu froid ici ? »
C’était la première phrase qui m’était venu à l’esprit. Mais en y réfléchissant, il faisait vraiment froid. Je sentais un léger courant d’air provenant de nulle part.
« C’est normal, me répondit-il. Ça fait toujours cet effet quand il s’ouvre.
- De quoi parlez-vous ?
- Du passage. De quoi d’autre pourrais-je parler ? »
Je changeai à nouveau le sujet de notre conversation.
« Et vous, vous ne m’avez pas parlé de vous.
- Que voulez-vous que je vous dise ?
- Je ne sais pas moi. Avez-vous de la famille ?
- Je n’ai ni femme ni enfant. Je n’ai pas eu le temps d’en avoir.
- Vous êtes encore jeune.
- Ai-je vraiment l’air d’être jeune ? » Me demanda-t-il sur un ton suppliant.

En l’observant bien, je constatai que le contour de ses yeux était creusé. Sa peau était livide et ses cheveux, plus gris que bruns, étaient clairsemés. Le plus étrange était que j’avais cru voir un jeune homme de trente ans entrer dans l’ascenseur. Et ses yeux… C’était ce qui m’intriguait le plus. Ils ne faisaient pas le moindre mouvement.
Peut-être était-il aveugle ?
« Effectivement, si on vous regarde bien, répondis-je d’un ton hésitant, on voit bien que vous n’avez plus vingt ans…
- Et pourtant, me coupa-t-il, j’en ai vingt-deux. »

Je le sentis piqué au vif et regrettait ma dernière remarque. Pour éviter toute nouvelle gaffe, je gardai le silence.
Il faisait de plus en plus froid dans l’ascenseur et je dus remonter la fermeture à glissière de mon blouson en cuir.
« Je ne connais pas mes parents non plus, reprit l’homme, comme s’il répondait à une question que je n’avais jamais posée. Tout ce qu’il me reste d’eux, c’est le pendentif que je porte autour du cou. »
Il me le tendit. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais le fait de tenir ce bijou dans mes mains provoquait en moi un sentiment étrange. C’était comme une impression de déjà vu, mais en plus fort. Comment dire… J’étais persuadé de reconnaître ce pendentif. Il s’agissait d’un œil en étain. La pupille était représentée par une pierre bleue, probablement du béryl, de l’aigue-marine.
Soudain, mes jambes se dérobèrent et je m’écroulai de tout mon long sur le sol.
« Monsieur Ducreux ? Appela Cédric en se précipitant vers moi. Monsieur Ducreux ! Est-ce que ça va ?
- Oui, oui, répondis-je. Je… Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. C’est… bizarre…
- Ça vous arrive souvent ce genre de truc ? Me demanda-t-il en m’aidant à m’asseoir.
- Non, c’est la première fois.
- Probablement une baisse de tension. »
Puis il posa sa main sur mon front. Une main froide et squelettique.
« Mais vous avez de la fièvre. »
Tout à coup, un flash. Des images défilèrent devant mes yeux. C’était comme si je regardais la bande d’annonce d’un film au cinéma.
La première scène représente un homme qui tenait un enfant par la main. Ils sont devant une église et se dirigeaient vers une vieille maison en ruine. Une maison abandonnée.
Deuxième image : l’homme demande à l’enfant de l’attendre sagement devant la porte de la vieille maison. « Reste là jusqu’à mon retour. Je te promets de revenir très vite. » « Où tu vas ? » Demande l’enfant. Mais l’homme est déjà parti. Cet homme qui lui tourne le dos, je le reconnais : c’est moi, Dominique Ducreux.
Troisième image : le petit garçon est seul, devant la vieille maison. Il vient de comprendre que son père l’avait oublié ici. Oublié ? Non, il l’a abandonné.
Les images cessèrent de se bousculer dans ma tête.
« Qu’est-ce que vous avez ? demanda Cédric.
- J’ai vu des choses, répondis-je. Des choses horribles.
- Racontez-moi.
- Je me suis vu en train de tenir la main d’un petit garçon. Un petit garçon que j’ai lâchement abandonné devant la porte d’une maison inhabitée.
- Et c’est quoi exactement ces images ? Des souvenirs ?
- Non, bien sûr que non. Je n’ai eu qu’un seul enfant, je vous l’ai dit. Et il est chez moi, en ce moment même, avec ma femme. »
Cédric Junet se releva brusquement, les traits de son visage s’étaient durcis. C’est alors que je vis ses mains. Je n’avais pas remarqué à quel point elles étaient décharnées. Cédric ne ressemblait plus du tout au jeune homme qui était entré dans l’ascenseur quelques heures plus tôt. C’était devenu un monstre. Un homme en état de putréfaction. Un homme ?
« Alors c’est donc ça, dit-il plus pour lui-même que pour moi. Tu ne te souviens de rien.
- De quoi parlez-vous ? Fis-je, terrifié
- Tu as tout oublié ! Mais comment est-ce possible ?! »
Fou ! Ce monstre, cette chose,… Il était fou !
« Je comprends maintenant, continua-t-il. Tu t’es forcé à tout oublier !
- Mais qui êtes-vous ? Criai-je. Que me voulez-vous ?
- Comment ça Dominique ? Tu ne me reconnais pas ? »
Puis sa voix devint plus aiguë et éraillée :
« Mais c’est moi voyons ! Avant de m’appeler Cédric Junet, je m’appelai Michel Ducreux ! »
Michel Ducreux. Michel Ducreux. Ce nom résonnait dans ma tête. Je n’entendais plus rien que ce nom qui fusait contre les parois de mon esprit. Michel Ducreux. Non, ça ne peut pas être lui ! Michel Ducreux…
« Alors Dominique, tu te souviens de moi maintenant ?
- Ce n’est pas possible !
- Peut-être faut-il que je te rafraîchisse la mémoire ! Il y a vingt-deux ans, tu as eu un fils avec ta maîtresse : Julie Minaret. Elle menaçait de révéler votre liaison à ta femme si tu refusais de reconnaître son enfant, si tu refusais d’assumer tes responsabilités en tant que père. Elle avait prévu d’aller voir ta femme avec son gamin pour prouver ses dires !
- Non ! Hurlai-je en me bouchant les oreilles. Non, c’est pas vrai !
- Alors tu as pris l’enfant et tu l’as conduit jusqu’à une vieille bicoque abandonnée, à une cinquantaine de kilomètres de chez toi. Tu lui as dit de t’attendre devant cette maison…
- C’est pas vrai ! C’est pas vrai !
- Et j’ai attendu ! Hurla Cédric. J’ai attendu pendant des heures ! Mais tu n’es jamais revenu ! Père assassin ! Jamais tu n’es revenu et je suis mort dans le froid de cette nuit d’hiver pendant que tu roucoulais tranquillement avec ta femme ! »
Les pupilles dilatées de Cédric étaient devenues jaunâtres. Je refusais de le croire. Mais déjà, des souvenirs me revenaient, petit à petit. Cédric avait raison. Ainsi il était mon fils.
« Ton fils ? fit-il en ricanant, comme s’il avait lu mes pensées. Tu ne m’as jamais considéré ainsi. Je suis mort, rappelle-toi. Et si je suis revenu, c’est pour que tu puisses te racheter.
- De quoi veux-tu parler ?
- Je peux revivre grâce à toi.
- Je suis prêt à t’aider. »
J’étais sincère, et ce n’était pas la peur qui me faisait dire cela.
« Comme tu le vois, je me décompose petit à petit. J’ai jusqu’à ce que mon corps soit entièrement dévoré par la mort pour te convaincre de m’aider. Après quoi, je m’en irai définitivement au royaume des Morts.
- Mais qu’est-ce que je peux faire ?
- Échange ta vie conter la mienne.
- Quoi ?! Jamais !
- Pas même pour ton fils ?
- Tu l’as dit toi-même : je ne t’ai jamais considérer comme mon fils !
- Je savais bien que tu n’accepterais pas un tel échange aussi facilement. Alors je te laisse le choix : ou tu acceptes ce que je viens de te proposer, ou l’ascenseur s’écrasera en même temps que je disparaîtrai. Plus que quelques minutes.
- Mais… Que… Comment… balbutiai-je.
- Quoi qu’il arrive, tu meurs. Alors autant que ce soit au profit de quelqu'un. Le passage est ouvert.
- Le passage ?
- Celui qui permet de passer dans l’autre monde. Ce monde auquel les vivants n’ont pas accès. C’est ce qui explique le froid qui règne ici : lorsque les portes s’ouvrent, la température avoisine les deux ou trois degrés. »
Du sang coulait sur le visage de Cédric. Dans quelques minutes, il serait trop tard. Il allait mourir pour la deuxième fois. Et j’allais mourir avec lui.
Tout à coup, les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et… devant moi se trouvait une espèce de tourbillon bleu azur, un peu comme les trous noirs de l’espace. C’était le passage.
« C’est pas juste ! Hurlai-je. Je suis obligé de mourir quoi qu’il arrive !
- Et ma mort, est-ce que tu crois qu’elle était juste ? Et puis, penses-tu que tu arriveras à vivre avec le souvenir de ton fils, mort par ta faute ? »
Le passage brassait l’air et le rendait glacial.

André Legrand arriva dans la Capcam vers six heures du matin. On l’avait avertit une demi-heure plus tôt qu’un homme était coincé dans l’ascenseur de cette grande agence de publicité. Lorsqu’il réussit à débloquer les portes, un jeune homme d’une vingtaine d’années en sortit.
« Bonjour, fit André Legrand. Vous allez bien ?
- Très bien, ne vous inquiétez pas.
- Comment vous appelez-vous, monsieur ?
- Cédric Junet. » Répondit le jeune homme avec un grand sourire.

Auteur : Jean Félix Milan

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