Allongée sur mon lit les premières souffrances se firent sentir. D’abord, dans le bas du ventre, les contractions agissaient comme si l’on m’arrachait l’abdomen. Je m’agitai et lutai contre l’envie de hurler pour faire sortir la violence de cet instant en espérant me soulager quelque peu.
Puis, les douleurs dans le bas du dos m’immobilisèrent. Résignée, des larmes commencèrent à couler le long de mes joues pâles. Le lit était humide. Ma chemise de nuit était collée à mon épiderme comme une seconde peau. La chaleur ambiante contrastait avec le froid extérieur. Dehors, les arbres de la cour étaient recouverts d’une neige immaculée. La mer glaciale s’agitait sous l’effet d’une pleine lune étincelante. Les vitres de ma chambre étaient blanchies par les flocons qui tombaient depuis la veille.
En cette nuit d’hiver, je m’apprêtais à donner la vie. A mes côtés, assis dans le fauteuil, demeurait l’imperturbable contractant. C’est ainsi que je le nommai depuis notre rencontre un an auparavant. Cet homme grand, mince et élégant portait toujours les mêmes vêtements anciens légèrement poussiéreux. Son visage pâle et frêle semblait être pareil à de la porcelaine. Sa fine bouche écarlate ne s’ouvrait que pour montrer des canines d’ivoire polies à la perfection. Une épaisse moustache, habilement taillée, couvrait une partie de sa lèvre supérieure. Ses yeux brillaient comme deux soleils noirs et étaient supportés par une paire de sourcils fournis. Ses cheveux noirs, plaqués en arrière, rehaussaient la dominance d’un front immense. Dans un grand verre à pied, le contenu épais et sombre brillait à la lumière d’une bougie. Il en but une gorgée et semblait se délecter du liquide. Il se leva, fit le tour du grand lit à baldaquin et observa par la fenêtre une grande chauve-souris qui passait.
« C’est l’heure » dit-il.
C’est alors que la douleur s’intensifia. Je sentis un déchirement dans le bas de mon ventre. Je criai autant que je pus mais la sensation n’en fut que plus soutenue. L’enfant que je portais poussait avec sa petite main à l’intérieur même de mon ventre. Il la faisait glisser de plus en plus bas. La peau de mon ventre formait des plis jusqu’à ce que la main du petit être sorte de mon corps. La tête suivit quelques secondes après arrêtant ainsi mes hurlements. Le choc physique fut si violent que je restai immobile durant un instant. Hébétée, ma bouche resta ouverte et pas le moindre son ne put s’en échapper. Parallèlement, le ciel fut déchiré par un éclair violant et la mer forma des vagues qui s’écrasaient sur la falaise dans un bruit infernal.
Les épaules de l’enfant passèrent non sans difficultés et dans une ultime souffrance, mon dernier cri fut poussé par l’expulsion totale du petit être. Je ressentis alors un nouveau sentiment mêlé de joie, de fierté mais aussi de crainte et de culpabilité. Je venais de donner la vie à un être mi-humain mi-démon. Il était trop tard pour reculer. Je le savais, je l’avais toujours su. Les menaces qui planaient sur ma vie m’avait fait accepter une proposition empoisonnée. Il était beaucoup trop tard pour reculer et le passé ne pouvait pas être effacé.
Mon malaise laissa place à la stupéfaction quand je m’aperçus que l’enfant ne pleurait pas. J’entendis un bruit similaire à celui d’un animal vorace. Le contractant s’approcha du nouveau-né pour l’observer. Satisfait, il se mit à sourire en le contemplant. Je ne parvins pas à m’assoir pour voir ce qu’il se passait. Agacée, je commençai à gesticuler en usant de mes dernières forces. Je souhaitais serrer mon enfant dans mes bras, je voulais le nourrir et l’embrasser. Je demandai au contractant de poser mon fils dans mes bras afin que je puisse le voir. Ce dernier souriait toujours en regardant le petit tandis que les voracités se firent de plus en plus bruyantes.
Dehors, le jour était sur le point de se lever et la mer était plus tranquille que jamais. Sur le rebord de la fenêtre, une chauve-souris observait l’intérieur de ma chambre. Le contractant lui jeta un regard et elle s’envola immédiatement.
Il saisit enfin l’enfant et me le montra. Abasourdie, je constatai qu’il dévorait goulument le placenta. Ses yeux étaient rouges et leur contour noirâtre. Sa peau de cristal était presque transparente montrant quelques veines rosées. Il termina d’avaler le placenta rapidement et au comble de ma surprise, il me sourit en éveillant en moi une volonté de protection et d’amour.
Le contractant s’approcha de moi et me dit « Quand l’héritier viendra, Au désespoir de Dieu, l’Humanité disparaîtra jusque dans les Cieux ». Affaiblie physiquement et nerveusement, ma tête se mit à tourner. Au bord de l’évanouissement, je tentai de lever une main pour toucher mon fils mais le contractant se tourna, se dirigea vers la porte et l’emporta avec lui.
Je me retrouvai seule dans ma chambre. Je ne parvenais plus à prononcer un mot. Mes bras et mes jambes semblaient être cloués dans mon lit baigné de sang.
Dans un grincement, la porte de ma chambre s’ouvrit et, à travers mes yeux embrumés, je vis trois hommes entrer. L’un deux ferma les épais rideaux, un autre portait un grand récipient et le troisième du matériel de perfusion. La pièce se mit à tourner autour de moi. Les hommes et les meubles n’étaient plus que des ombres difformes. La dernière chose que je sentis c’est qu’on prit mon bras, qu’on le serra très fort et qu’on y piqua quelque chose. Dans une ultime pensée, j’espérais juste que Dieu me pardonnerait.
Auteur : Sylvie Senkow