Je roule.

Essoufflée par l’heure de l’infortune, je roule, l’estomac noué par le passé. L’esprit en nage, impuissant. Le vide s’éprend de ma carcasse. Mon regard s’habitue à la misère. Elle me possède. Mes doigts se resserrent autour du volant, ivre de haine. Je consens à martyriser mon itinéraire, à lui donner une autre couleur, sanguinolente.
Je n’appartiens plus au bien. Une plaie a corrodé mon cœur, une plaie courroucée, pleine de trahison. La blessure porte un nom, celui de l’homme abject qui possède, viole et trompe. Jean… C’est lui qui m’a conduit sur cette route, qui m’a contrainte à la révolte. Je me rappelle l’odeur de la femme attachée à ses vêtements puis ses coups de fil anonymes, pernicieux. Je l’ai pris en flagrant délit mais il s’est moqué de moi. Ma douleur ne lui semblait pas légitime. Un mari et une épouse vivaient ensemble mais l’amour et la fidélité n’entraient pas en ligne de compte. Il a éclaté de rire devant ma naïveté. J’ai fui de cette maison meurtrière, la rage au ventre. Son visage s’est évanoui de la réalité, pour toujours. Je ne connaissais pas sa complice mais j’avais au moins abattu le fardeau le plus lourd – le plus méprisable. Jean… Homme influent qui pousse à la guerre. Si insupportable que sa seule présence s’apparente à un étouffement.
Ce passé est derrière moi. Je roule dans une autre direction. Une nouvelle vie. Voilà ce qui m’attend. Dix années de mariage ne comptent pas. Je n’ai pas vieilli. Dans cette hypocrite maison, le temps s’est arrêté. Et j’ai eu le loisir de me repentir sur ma faute. Cette alliance au doigt… Affreuse alliance qui emprisonne le cœur et le noie sous un marécage de morosités. Mais ne suis-je pas libre aujourd’hui ? Libérée de mon tortionnaire, je roule vers un autre avenir. Rien ne me retient. J’ai fait le ménage. Il ne reste plus d’immondices sur le seuil de mon destin. J’ai le droit d’être libre. Le mari gît quelque part, abandonné de sa tombe mais charmé par les vers. Nul doute qu’ils en feront bon usage. Jean… La vie aurait été si simple si tu avais su m’aimer… A présent, tes yeux myosotis sont devenus ternes. Tes longs cheveux ont pris la poussière. Ton haleine fraîche a connu les exhalaisons putréfiées de la mort. Je ne t’attends plus. Je sais que ton âme sera damnée, que les dieux ne te laisseront pas l’opportunité de te venger. Va en enfer et ne reviens plus…
Je roule seule… Il n’y a rien d’autre que moi et la route, à perte de vue. Les collines bretonnes se dissimulent sous un épais brouillard humide. Battus par le vent marin, les arbres s’affolent et font tinter leurs branches. Je les salue d’un air entendu. Cette nature sauvage, paisible, solitaire, je ne la tromperai jamais. Elle restera le dictame essuyant mes larmes, effaçant ma douleur. Elle demeurera toujours à mes côtés. Je lui ferai présent de mes vertiges, de mes conquêtes. Je lui offrirai tout, de mon propre sang jusqu’à celui des autres. Tous ceux qui se mettront en travers de mon chemin… comme Jean…
Ils sont nombreux… Ils ont les mains sales, la bouche avide, le regard pervers, les gestes rudes. Je les sens venir, à des kilomètres de distance. Des monstruosités… Ils sont capables de me faire du mal. Comme Jean. Ils veulent que je leur appartienne. Oui, tous pareils. Je reconnais les démarches, les stratagèmes, les beaux discours. Je perçois leur hypocrisie, leur cupidité, leur faim. Des hommes ? Non, c’est autre chose. Peut-on les considérer comme des hommes ? Respectent-ils leurs femmes et enfants ? Leur jurent-ils fidélité, quoi qu’il advienne ? Ont-ils le sang pur ? Jean, un macho, violent, alcoolique, obsédé. Peut-être qu’ils sont tous comme ça… Peut-être… Et si ce n’est pas le cas, comment savoir ? L’empreinte du bien s’efface au fur et à mesure des années. On ne la reconnaît plus. Elle parait si peu crédible que les gens s’en détournent, se perdent, s’isolent, se meurent. Des égoïstes.
Je roule mais j’ai conscience qu’il y a la mort, tout près. C’est un luxe, un viatique envoyé du ciel. Quel autre remède que cette mort ? Achève-moi… Jean ne l’a pas fait. Il a préféré me torturer et me voir souffrir… que je sois plus bas que terre… au supplice… J’ai brandi ma Némésis et je l’ai planté dans son cœur. Il a entrevu ma victoire avant de rendre l’âme. Victoire ! Victoire ! Après dix années d’esclavage, j’ai reconquis ma liberté. Le Bourreau démembré de ses propres armes. Jean anéanti. La jouissance, c’est de l’avoir fait taire de mes mains, avec cette soif vindicative dans les veines.
Je roule car il n’y a rien qui ne soit impossible. La justice, je la mets moi-même en musique. La société française ne m’a jamais aidée à survivre. Je me souviens des ricanements intempestifs de la police judiciaire qui n’osait s’attaquer au politicien véreux. C’était ça, l’erreur. Son statut. Vide de l’intérieur, creux comme une coquille abandonnée sur une plage. Le cerveau empaqueté dans un papier de conneries quatre étoiles. L’apparence lisse et luisante comme un front en sueur sur un crâne dégarni. Jean, du n’importe quoi. Même au moment de son agonie, il gardait son sourire narquois, mesquin, insupportable. Un sourire digne des plus illustres présidents de la République. Il n’avait pas son costard cravate mais c’était du pareil au même. Cette apparence garantissait son trône et sa pérennité. Je hais les hommes.
Et c’est pour cette raison que je roule. Pour me calmer. Cette haine, c’est ce qui me fait avancer. Plaquer tout, cela veut dire rouler sans regarder en arrière, sans regretter ses choix. Je suis libre, libre d’aller dans le monde et d’y construire une tombe. Un projet artistique. Je peux me faire des amis. Prendre des verres au bar et attendre l’ivresse. Oublier l’ancien moi, la maîtresse de maison, l’épouse, l’esclave… Je vis dans une nouvelle peau et mon esprit s’altère aux prémices du voyage. Mais au fond, quelle destination ? Je n’en sais rien. Je cherche l’oubli, le désert inhumain, la mort autorisée. Je voudrais être une poussière sur cette terre, un minuscule grain de sable au sommet d’une colline. Que personne ne soit là pour me piétiner ou me projeter loin de la vie. Je choisis de partir. De décider du lieu et de ses occupants. Etre moi signifie rouler, jusqu’à ce qu’une idée arrête ma course et envenime ma destinée.

Il est là, altier, son sac sur le dos. Il occupe le paysage comme un prêtre dans son église. Le pouce levé, il attend son carrosse. Il espère que ce sera une jolie femme et qu’elle lui offrira le couvert. Il porte un sourire, lourd de conséquences. Il l’utilise avec ostentation, persuadé de son efficacité. Les cheveux ramenés en arrière, il soigne son attitude. Ce n’est pas un homme comme les autres. Tout n’est qu’infiltration.
Je le vois, perdu sur le bord de la route, le piège ancré sur son visage. C’est un type élégant, bien bâti. Son assurance ralentit mon avancée. Ma haine, elle est là, prête à le combattre. Trop lisse, trop parfait, trop visible. Il ne peut que vouloir m’atteindre.
Sa tête se penche à travers la vitre. Je lui demande son itinéraire :
- Rennes, souffle-t-il.
Je hoche la tête et lui fait signe de s’asseoir. Un soupir, de soulagement sans doute… Il essuie la sueur qui perle sur son front. Il examine ma voiture avec curiosité. Je m’entretiens avec sa respiration, son attitude, son parfum. Je jubile. Ce n’est plus un étranger. C’est un objet, une source de divertissement.
- Je vous remercie d’avoir bien voulu m’emmener…
J’esquisse un sourire mais ne réponds rien. C’est un homme ; il est menteur, fourbe, stupide. Je dois me méfier de ses stratagèmes, ses attaques, sa manipulation. Ma liberté, il peut me l’enlever. Il est le danger, la barrière susceptible d’interrompre ma fuite. Ne pas lui faire confiance. Le détester, comme tous les autres.
Il s’appelle Jean. Je le décide. Je le proclame. Je le signe. Celui que j’ai crevé sur le tapis du salon…
- Tu t’appelles Jean ?
- Non.
- Si, tu t’appelles Jean.
Il me dévisage, surpris. Il n’ose me contredire. Il est sur une pente hasardeuse ; en terrain inconnu. C’est ce qui l’inquiète. Ne pas savoir. Ne pas dominer. Je continue de rouler, chantonnant en tapotant sur le volant. L’homme ne me regarde plus. Il s’accroche au paysage comme à un tableau de Van Gogh, en déroute.
- Tu t’appelles Jean et tu as vécu dix années avec moi.
Il sursaute, effrayé.
- Dix ans ?
- Oui, dix ans. Dix ans où tu m’as maltraitée… où je n’ai été qu’une esclave à ton service… Dix ans où je n’ai pas vécu… où j’ai cessé d’être une femme pour te satisfaire…
- Non ! Non ! Je m’appelle Nicolas ! N…I…C…O…L…A…S !
- Tu m’as trompée, Jean.
Il hoche la tête sans conviction.
- Combien de temps cela a duré, hein ? ! Tu rentrais à vingt-deux heures le soir ! Tu ne m’adressais pas la parole… Tu disais que tes obligations ministérielles te prenaient beaucoup de temps. Mais c’était des conneries ! Tu as crée la distance. Tu m’as éloignée de toi. Et je t’ai crevé pour cette raison. Parce qu’il n’y a pas de mort plus justifiable que la tienne.
Jean se raidit sur le siège. Une larme roule sur sa joue. Je l’observe du coin de l’œil. Son visage pâlit, en sueur. Il semble déconnecté de la réalité, aux antipodes de sa faute inavouée.
- Excuse-toi, Jean.
Un râle s’échappe de sa bouche grimaçante. Ses yeux roulent dans leurs orbites. Ses doigts se recroquevillent sur le siège. Tout à coup, je le sens ailleurs, hors de ma portée.
- Jean ?
- Jamais !
- Jean, c’est toi ?
Sa tête s’incline légèrement. Il sourit, mais c’est un sourire malsain qui écorche ses lèvres. Je roule, la peur au ventre. Ce ne peut pas être lui. Il est mort, n’est-ce pas ? Ce n’était qu’un jeu, un simple amusement. Et à présent, le voilà qui s’anime ! Salaud.
- Je ne suis pas mort, Alicia. Tu n’as pas réussi à m’achever.
Son aveu me fait tressaillir. J’appuie sur la pédale de frein et me range sur le bas-côté. Ma poitrine suffoque, en alerte. A côté de moi, je n’ose dévisager mon prisonnier. Il ne porte plus le même masque. Ses prunelles brillent d’un éclair funeste. Ses paupières restent fixes, autoritaires. Le politicien véreux n’est pas mort. Je n’en crois pas mes yeux. La sueur mouille ses tempes et afflige son faux visage. Ce n’est pas lui et pourtant, il est là. Sa présence ne fait aucun doute, monstrueuse.
- Tu comptes le tuer lui aussi ? demande-t-il ironiquement. Tu n’as pas bougé le petit doigt pendant dix ans et maintenant, tu massacres tout sur ton passage ? !
Sa voix n’est pas la même ; plus rauque, plus insaisissable aussi… Je n’ai aucune arme pour me défendre. Le démon est revenu mais je n’ai pas moyen de le combattre, et encore moins de le fuir. Il détecte ma peur. Cela le fait rire.
- Tu me parais moins rassurée… Est-ce la culpabilité qui te ronge ?
- C’est de ta faute ! Tu m’as trompée ! Pourquoi m’as-tu maltraitée pendant toutes ces années ?
Il dodeline de la tête, sombre et méprisable :
- Roule, lâche-t-il, les yeux fixés sur le paysage.
- Non…
- Roule… Tu n’as pas le choix.
- Je ne te fais pas confiance.
Il éclate de rire.
- C’est par ta faute que j’appartiens à la mort… Et j’ai le choix de te laisser en vie ou de t’y précipiter…
Je tressaille et tente d’ouvrir la portière. Le verrouillage s’active d’un coup sec. Jean exulte ; son sadisme a atteint son paroxysme. La clef tourne et le moteur se met en marche. Il a le contrôle. Je suis perdue. Notre ménage vacille entre l’au-delà et l’ici-bas. Je suis de nouveau sous son emprise. Jean ironise sur ma situation.
- Tu comptais faire quoi de lui ? Le violer ? L’étrangler peut-être ? Mais tu n’es capable de rien !
La voiture monte en puissance. Jean me refuse l’accès des pédales. J’essaie de saisir le frein à main mais son autorité me paralyse les membres.
On roule, à cent quarante kilomètres à l’heure.
- Arrête, Jean ! Arrête !
- Tu voulais savoir avec qui je t’ai trompée ? ! Je t’ai trompée avec toutes les femmes ! Ta sœur ! Ta mère ! Ta meilleure amie ! Toutes ! Parce que tu es une mégère et que tu ne seras jamais une amante ! Jamais ! Avec toi, on ne peut pas prendre son pied ! Tu es vide ! Sans saveur !
Un vertige, celui de la douleur d’un passé qui afflue, véhément. Les pleurs emprisonnement ma figure et la noient sous une vague de désillusion. Il n’est pas mort. Il est là, sur le siège passager. Et c’est lui qui contrôle ma vie. Il empoigne les rênes pour me diriger où il le désire – et jouir de sa vengeance. J’ai été piégée. J’ai roulé en me croyant libre. Mais ce n’était qu’un mirage. Son hégémonie ne s’est pas éteinte. Je porte toujours le statut d’esclave et lui de tortionnaire. L’égalité des sexes ne peut pas exister, en tout cas pas dans notre maison.
En face, les arbres titanesques du Jugement Dernier. Ils se balancent dans le vent scythique comme une armada de fantômes. Ils vont m’accueillir dans leurs bras et me conduire jusqu’à cette voie sans issue d’où personne ne revient. Les rayons du soleil luisent à travers le pare-brise. Mes yeux se ferment, dépités. Je vais heurter un arbre. La voiture file droit devant. Et c’est dans un sursaut que le choc survient. L’étincelle s’évanouit. Le coma entre en scène, comme une seconde prison qui hésite entre me laisser au cœur de cette vie insipide ou dans une mort où le mari a tous les droits.

Au matin du troisième jour, je me réveille dans une chambre d’hôpital :
- Je suis en vie, alors ?
L’infirmière hoche la tête en souriant.
- Et l’homme, il va bien ?
- Il a pu rentrer chez lui. Aucun traumatisme. Vu l’état de votre voiture, c’est un miracle.
- Et Jean ?
- Jean ? De qui parlez-vous ?
- De mon mari ! Où est-il ?
- Madame, votre mari est… enfin… depuis quelque temps déjà… votre mari a disparu… Vous ne vous en souvenez pas ?
- Je sais où il est ! criai-je.
L’infirmière arque les cils, intriguée.
- Où ça ?
- Dans notre maison de vacances, en Normandie. Il est sur le tapis du salon.
- Reposez-vous. Je vais appeler quelqu’un.
L’escouade de policiers reparaît, aussi sérieux qu’une armée de cerbères. Ils m’interrogent. Ils persévèrent. Ils n’en croient pas leurs oreilles.
- J’ai voulu le crever. Je l’ai poignardé à plusieurs reprises mais il a survécu. Il est venu me visiter pendant que je roulais. C’est lui qui a provoqué l’accident.
Ils ricanent mais décident d’aller quand même vérifier mes dires. Le cadavre de Jean est toujours allongé sur le sol, redoré par le sang. Les mouches lui fabriquent un nouveau vêtement. Ses charmes continuent de faire des ravages, même dans la mort.
Ils reviennent, livides. Ils me demandent d’expliquer mon geste. Je veux leur montrer mon corps – ma laideur physique. C’est ce qui doit tout justifier. Pourtant, lorsque je tente de m’extraire du lit, l’infirmière prévient ma chute sur le parquet et me rattrape de justesse. Je la dévisage, surprise.
- Mais je ne peux pas marcher ?
Son affabilité s’altère. Elle grimace, mal à l’aise. La pitié envahit son regard :
- Vous ne pourrez plus vous déplacer. Vous avez les jambes paralysées.
Les policiers me scrutent avec machiavélisme. Dans leurs yeux, je détecte la complaisance du mari, insupportable.
Et jusqu’à moi, ce chuchotement :
- C’est bien fait…

Auteur : Véronique CABON

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