La faille

Tu connais la maison de la petite fée Oriane? Non? Dans ce cas, laisse-moi te raconter: il était une fois...Une fleur. Deux fleurs. Imagine un grand champ de fleurs colorées, baigné de la lumière de doux rayons du soleil.
Ferme les yeux: Ici, il y a un petit ruisseau, on dirait que l'eau chante en caressant les cailloux. Le champ est bordé par une forêt; autour de toi d'immenses arbres s'élèvent de tous côtés, à droite comme à gauche, vers un ciel presque complètement bleu.
Seul un petit nuage cotonneux se promène doucement, et en silence. Il procure un peu d'ombre au champ de fleurs...Mais la brise m'a entendue, elle vient faire greloter les fleurs et l'herbe claire, qui penchent maladroitement, surprises par cette caresse, et c'est comme une vague de couleurs qui parcourt l'horizon pour ne jamais s'arrêter.
Ca y est, tu l'entends?
Toujours pas?
Ce tintement qui revient...encore...ding...un son d'étoiles dansantes. Ce ne sont pas les étoiles, mais les fées, petites et vives qui dansent, leurs ailes papillonnent derrière elles en nous faisant cligner des yeux, et tu vois au centre juste là, la plus mignonne, C'est Oriane.
Voilà, c'est ici la maison d'Oriane. C'est tout ça.
Soudain Oriane a tourné la tête, elle te regarde. Droit dans les yeux. Les siens sont verts...verts, pailletés. Elle te regarde et te sourit.


...Ah, voilà. Déjà Camille a fermé la bouche. J'ai cligné des yeux, surprise, c'est comme si je retombais sur terre après être montée jusqu'aux nuages. Camille, ma camarade de classe. La muette. Celle qui arrive et part tous les jours sans décrocher un mot, un regard à personne, s'assoit et attend que le temps passe. J'ai découvert par hasard aujourd'hui que Camille avait une voix d'envouteuse.
Je me tourne vers elle. Ses lèvres fines, cousines des framboises, ont cessé de laisser couler leurs incantations.
- Pourquoi? Demande ma voix sans ma permission.
La muette pose son regard froissé, aux sourcils froncés sur moi, moi la malheureuse petite chose d'1m70 qui ne sais plus où me mettre. Elle mesure une tête de moins que moi, pourtant, maintenant, elle en impose tellement...
Camille n'arrête pas de froncer les sourcils.
- Je me suis trompée, lâche-t-elle dans un sourire.
Menthe à l'eau.
- Tu parles de fées, c'est cette conne de sonnerie des cours qui reprennent.
Et elle ferme les yeux.
Pourquoi est-ce que je me retrouve à fermer les yeux aussi?
Oui, la sonnerie...Je l'entends, maintenant qu'elle l'a dit. Non pas ding, mais le driiiiiiiiiiiiiiiiing continu bien connu qui se répercute en écho dans la cage des escaliers.
Camille s'est levée, j'en ai fait de même.
Je ne lui ai pas demandé ce qui arrivait ensuite à Oriane. Je n'ai pas posé cette question, le "et après?" qui démange mes lèvres. En classe Camille est la muette. Je ne connais pas la muette.
La nuit, nuit noire, tout est calme, à un point fou, sauf mes pensées. Les images de la journée tourbillonnent, les sons, la voix, mon envouteuse. La fenêtre entrouverte laisse passer un vent frais fugitif...qui fait danser les rideaux. Pourquoi ne lui ai-je pas demandé ce qui arrivait à Oriane ensuite?
"Et après?" me met le monde à l'envers.
Le nez dans l'oreiller, je m'endors sur des rêves de vert pailleté et de framboises menthe à l'eau.


Temps libre.
Je suis aux anges.
L'envouteuse a accepté de tisser "Et après".
Allons nous cacher dans la cage aux escaliers, en silence.


Tu as cligné des yeux trop vite, la lune et le soleil se sont déjà embrassés.
Oriane s'éveille doucement, elle a été surprise par la fatigue. Elle s'étire, du long de ses bras fins, assise sur sa fleur.
Voici un jour comme tous les autres. Le soleil se lève et l'air a un goût de gouttes de rosée.
Les fées n'avaient pas arrêté de danser, elles avaient dansé, dansé, dansé, durant toute la nuit.
Mais cette fois, c’est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.
Il était là, dans un recoin de paysage : un petit bonhomme peignait le ciel bleu avec un pinceau. Il était là, couvert de taches, il peignait un rond blanc sur le ciel bleu. Tu le connais déjà, rappelle-toi. C'est Bariolé, et tu l'aimes. Bariolé se tourne vers toi, il a fini de peindre son rond blanc, et applique sa main dessus. Une porte s'ouvre soudain du ciel bleu, il venait d'en peindre la poignée. Bariolé se tourne vers toi et dit:
- Tu viens?


Bariolé. "Et après" se nomme Bariolé, et c'est un petit bonhomme habillé d'un costume de fou rouge sous les taches de peinture. Camille m'a raconté.
Ils ont condamné la cage des escaliers à cause des dégradations, et les jours de pluie se succèdent, identiques, gris et ternes.
Je ne comprends pas cette fille. La muette m'a laissée en plan, les autres disent qu’elle est folle, et je crois qu'ils ont raison. Eh puis zut, Il faut que j'aille réviser. Qu’est-ce qu’elle fabrique ? Elle m’énerve, elle m’avait promis de me raconter la suite. Elle ne vient plus en cours. Je ne comprends pas, je ne la comprends pas. Où est passée l’Envouteuse du « Il était une fois » ? Je voulais juste qu’elle me raconte son histoire. Je ne compte pas. Finalement, Camille reste la muette solitaire. Il faut qu’elle vienne en cours, elle va détruire son avenir.


L'histoire va se terminer. Je n'ai pas envie de le dire devant Elle, j'ai peur qu'elle fasse tout capoter. Elle n'a absolument rien compris depuis le début, ce n'est pas grave, c'est ce que je voulais. Je l'aime comme ça, ma fée, mon courant d'air. Elle a su si bien m'ignorer depuis la première fois que nos regards se sont croisés. C'est moi la faible, je suis morte d'envie d'aller tout lui dire, pour voir comment elle réagit à la fin de l'histoire. Peut-être que si sa réaction me plait, je changerai d'avis. Les mots veulent s'émietter au bout de mes lèvres, je les sens déjà les franchir morceau par morceau. C'est bizarre, c'est la première fois qu'ils me plaisent.
Je les entendais de plus en plus souvent raconter des conneries quand je passais devant eux pour aller en cours, la dernière fois, ils m’ont barré la route en me disant que je voulais me la faire. Elle est tête-en-l’air mais j’ai peur qu’elle finisse par les entendre et qu’elle ne veuille plus de moi. Il faudra bien que ça arrive. Elle a bien fini par m’entendre moi, par me voir ! Elle m’a écouté, un petit peu. Elle n’a rien compris mais ce n’est pas grave.
Bariolé, si tu étais là tu me peindrais ce ciel en bleu vif, n’est-ce pas ?
Mais le ciel est gris, vide et plombé. Je suis tombée dans le piège et je ne sais pas voler. Même la cage aux escaliers est condamnée, plus de sortie de secours. L’histoire doit continuer.
Encore cette putain d’odeur quand j’ai ouvert la porte. Il était étendu dans un coin du salon, j’ai pas essayé de le bouger, il est aussi bien là où il est, il me fout la paix. Lui, ça fait longtemps qu’il a coulé, une épave. Maman elle, elle était prof, elle donnait des cours de danse. Lui, il n’arrive même plus à aligner deux pas. Tel père, telle fille, même sang, même tare.
Il est temps que je mette un oui au point d’interrogation.
Dans la cage aux escaliers condamnée, je trouve ma porte de sortie. Tout en haut, une porte qui donne sur le toit du bâtiment, celui qui a nettoyé les tags n’a pas pris le temps de la fermer à clé. Je me suis assise sur la balustrade et j’ai attendu le moment, le coucher de soleil. C’était beau à m’en couper le souffle, il a étendu sa palette en un arc-en-ciel sur le monde entier. Je prends cette voix, celle chaleureuse que je tire d’on ne sait où, et je leur laisse la place, c’est leur tour.


Ecoute-les rire dans un au revoir alors qu’ils montent main dans la main les multiples marches multi-colorées, derrière le rond blanc il y avait une cage d’escaliers, comme deux oiseaux un peu fous ils étaient venus s’y enfermer.
Quand ils finissent par arriver devant une porte, Oriane demande :
- Qu’est-ce qu’il y a derrière ?
Alors Bariolé ouvre la porte en grand, et les voici arrivés à la fin de leur voyage.
- Ici, c’est l’endroit que j’ai inventé. Ca s’appelle la liberté.
La liberté, petite fée, tu ne la connais pas, tu as toujours dansé dans ta boite à musique, parce que tu ne sais rien faire d’autre. Un jour, la boite à musique s’est brisée, et tu n’as plus su danser. Tu n’as jamais voulu l’admettre. Oriane, tu es une fée cassée.
Non, non, ne regarde pas Bariolé avec ces yeux vert pailletés, ne fais pas comme si le monde allait s’écrouler, tu le savais.
- Tu veux venir ? Propose Bariolé.
- Et ma maison ? Qu’est-ce qu’elle va devenir sans moi ? Est-ce que je pourrai y retourner un jour ?
- C’est toi qui décides.
Alors tourne tes beaux yeux vers la liberté, regarde-la. Tu as le droit de décider quel est l’avenir dont tu veux. Et si tu trouves après avoir exploré les autres mondes que ta boite à musique brisée est ta plus belle maison, ce n’est pas grave. Et si tu oublies un jour ta maison, ce n’est pas grave non plus. Tu as le choix. Alors, tu veux venir ?


Je l’imagine son sourire, comme si je le voyais ! Bariolé ! Pourquoi est-ce que tu n’existes que dans ma tête ? S’il vous plait, je ne sais pas qui, quelqu’un, faites qu’elle me pardonne d’être partie sans elle, sans lui avoir expliqué que je voulais d’un autre ciel ! Il ne pouvait pas y avoir d’autre fin, celle-là était ma seule liberté depuis le début, il fallait que l’histoire se termine sans elle, parce qu’elle n’a pas terminé la sienne. Elle n’aurait pas compris, elle n’aurait pas voulu, elle est toute sage, tout le temps, elle est ma fée, elle sait si bien danser ! Si elle m’avait interdit, je ne sais pas si j’aurais eu le courage de décider.
Alors, cette fois, je veux venir.
Je laisse mes baskets glisser, c’est le moment de m’envoler.
Une fois lancée, j’ai peur. Mon cœur tape trop vite dans ma poitrine, je sais que le sol se rapproche, alors j’ouvre les bras carrément, pour un vrai saut de l’ange.
Bariolé est là dans cette palette d’arc-en-ciel géant gravée à jamais dans ma mémoire et il me sourit, il est encore et toujours là pour m’encourager, je n’ai plus peur, je ferme les yeux. J’ai presque pu attraper l’air entre mes doigts tremblants.

« Dans ma prochaine vie, je voudrais savoir danser. »


...C’est stupide.
La tache que tu as formée sur le sol n’était même pas un rond blanc. C’était à mi-chemin entre rouge et noir, c’était toi qui te répandais sur les dalles de la cour, c’était ça que tu voulais ?
Moi je n’ai pas voulu regarder. Ta plaisanterie morbide a attiré tous les autres comme une bande de corbeaux, et j’ai su à qui appartenait le corps quand quelqu’un a crié « C’est la schizo ! ». C’est ça, le souvenir que tu voulais laisser ?!
Je n’avais jamais cru connaître de gens comme ça dans mon entourage. Des « suicidaires ». Qu’est-ce que ça t’a apporté ?
Je ne sais pas. Je tenais à toi. C’est trop stupide.
Je ne sais pas ce que tu as gagné à mourir, surtout là, comme ça, en te donnant en spectacle au milieu de la cour et des lycéens. Si tu voulais de la reconnaissance, il fallait vivre. Pourquoi ne t’es-tu pas mise en avant, pourquoi n’as-tu pas raconté tes histoires aux autres comme tu l’as fait avec moi ? Pourquoi ?
Je ne veux pas savoir.
Tu n’es qu’une sale égoïste, tu n’as pas pensé à ta famille, tu n’as pas pensé à tes proches qui t’aiment et qui sont perdus sans toi, et tu n’as pas pensé à...je ne sais pas. Je ne te connaissais pas bien mais je croyais qu’il y avait quelque chose entre nous, une amitié, un lien qui ne méritait pas de se terminer comme ça. Tu ne m’as pas demandé mon avis, tu ne m’as rien dit, je ne t’ai pas revue une seule fois avant que tu ne me laisses tomber. Je ne sais plus, tu me laisses là avec ta mort sur le dos, je veux pas, je comprends pas enfin, qu’est-ce qui t’es passé par la tête ?! Tu n’étais quand même pas si malheureuse ?! Même envers toi, tu n’avais pas le droit de faire ça Camille. Tu aurais dû te laisser une chance, on a toujours une chance ! Tu ne sais pas le nombre de gens qui parlent de toi, ils sont tous choqués, tu passes même aux infos...On aurait pu t’aider si tu avais dit quelque chose ! Si tu nous avais laissés comprendre !
Tu ne peux pas savoir à quel point je te hais de m’avoir laissée avec ma connerie, de m’avoir ouvert bien grand les yeux et de m’avoir montré qu’il n’y avait ni muette ni envouteuse, que tu n’étais rien qu’une fille mal dans sa tête et dans sa peau qui avait commencé à me raconter un conte de fées, à me montrer un monde magique qui n’appartenait qu’à elle et dont j’avais l’impression de faire partie, et qui a disparu du jour au lendemain sans tenir sa promesse.
Et je ne sais pas pourquoi, mais je sens que tu l’as fait exprès. Même si tu étais restée, tu ne m’aurais rien dit, hein ?
Et tu me laisses avec ça sur les bras. La sale tâche pour celle qui reste de clore l’histoire et de dire :
« Fin »

Auteur : Pauline Da Conceiçao

Illustration : de Denys Neumann.

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