La Nuit Eternelle

Illustration :

« Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé. »
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal.



Pevek, lundi 16 janvier… 08 heures 30 locales.

Dans un vrombissement assourdissant, l’avion de transport lourd Iliouchine II-76, affrété par la compagnie pétrolière Sibirskii Petroleum, apparut soudain des brumes glaciales, au-dessus des monts de l’Ekiatap. Le quadriréacteur venait de parcourir les cinq mille kilomètres qui le séparaient d’Irkoutsk en moins de six heures.

L’avion fit une large manœuvre de contournement et vint se présenter dans l’axe de la piste gelée de la ville de Pevek. Korneï Voronski, pilote chevronné, posa sans difficulté les cent cinquante tonnes du mastodonte dans un nuage de neige épais, aveuglant les quelques phares placés de part et d’autre de l’entrée de la piste.

Korneï stoppa l’aéronef, vieux d’une vingtaine d’années, à proximité des premières habitations. La température extérieure avoisinait les moins quarante degrés centigrade, conditions climatiques normales en cette saison dans la Kolyma, région située à l’extrémité de la Sibérie Orientale.

Trois gros camions bâchés vinrent se garer près de l’avion, les moteurs restant en fonction pour que l’essence ne puisse geler. Un homme, âgé d’une quarantaine d’année sortit du premier véhicule. Habillé chaudement, Pavel Vychinski, cuisinier à bord de la plate-forme de forage Tchoudovichtchié1 s’approcha de la porte arrière de l’Iliouchine. Cette dernière s’entrouvrit et bascula lentement jusqu’au sol. Korneï descendit le premier et serra la main de Pavel.

« Comment vas-tu ? Il y a trente tonnes de fret aujourd’hui, et une partie de l’équipe de relève.

Je te remercie ! Notre passager spécial est-il arrivé ?
Oui, elle est là ! Viens, je vais te présenter. »

Inès Spencer n’avait pas décroché un mot durant tout le voyage, aussi fut-elle ravie de pouvoir enfin converser avec l’un des travailleurs de la plate-forme.

« Il ne faut pas leur en vouloir, déclara Pavel, c’est simplement que les personnes travaillant au forage n’aiment pas beaucoup être perturbées dans leur petite routine quotidienne ! C’est un métier dur, parfois ingrat... Vous finirez par être acceptée comme une des leurs et vous les trouverez sympathiques ! Mais, ne restons pas là ou, nous allons geler sur place ! Il y a une salle chauffée à l’intérieur de l’aérogare. Lenka va vous y conduire. »

Une jeune femme, à peine plus âgée qu’Inès, s’approcha et la salua :
« Alors comme cela, vous avez fait tout ce chemin depuis l’Espagne pour écrire un article de journal ? » s’interrogea, perplexe Lenka Préobanskaïa.
Inès acquiesça d’un hochement de tête :
« En effet, je travaille pour un grand quotidien de là-bas, le journal Il Mundo. Ils m’ont demandé d’écrire un article sur les communautés fermées, forcées de vivre et de travailler en autarcie.
Cela doit être sûrement passionnant !
Et vous, depuis quand travaillez-vous à Pevek ?
Ça doit faire deux ans déjà, je crois, fit-elle, en poussant la porte. Il y a du café chaud, cela nous réchauffera. Vous ne devez pas être trop habituée à ce genre de température ?
Je pense que dans mon congélateur, il fait plus chaud ! » rétorqua Inès, en souriant.

Lenka avait plus l’allure d’une adolescente jolie mais paumée que d’une technicienne en travaux de forage pétrolier. Sa plus grande coquetterie résidait dans l’entretien méticuleux de ses cheveux, blonds et soyeux, qu’elle laissait pousser mi-long, jusqu’aux épaules. Elle tendit une tasse bouillante à la jeune femme.

« Vous êtes combien sur la plate-forme ? demanda cette dernière.

Quinze, seize avec vous !… Vous avez déjà rencontré Pavel Vychinski. C’est le cuisinier et l’infirmier, enfin un peu l’homme à tout faire. Il se charge de l’approvisionnement et règle tous les petits problèmes quotidiens, les petits bobos…
Et des femmes ?
Il y a Natacha Vinogradova, Evguenia Kastelnikov et moi.
Pas trop de tension, je veux dire avec les hommes ?
On fait avec. Ils sont trop crevés en fin de journée pour penser à autre chose et puis, nous avons réussi à nous faire respecter… En tout cas, vous allez commencer fort !
Pourquoi ?
Il y a une terrible tempête qui s’annonce dès demain matin, le blizzard sibérien. Nous risquons d’être bloqués là-bas au moins une semaine ! Si vous restez dehors, il vous glace instantanément !
Je serais prévenue ! opina Inès.
Je vous laisse un moment, je vais aider les autres à charger les camions. A tout à l’heure !
Merci ! »

Une bonne demi-heure avait passé sans que la jeune femme, accoudée sur la petite table métallique, les yeux dans le vague, parût s’en rendre compte. Le bruit dans la pièce voisine, la réveilla. Elle écouta. Il n’y avait rien.

Son regard accrocha sa tasse vide. Elle se leva machinalement et marcha jusqu’à la fenêtre. Elle gratta la vitre. Dehors, les employés chargeaient les dernières caisses, les tuyaux, les pompes et les vannes dans les camions. Elle sursauta lorsque Lenka frappa la fenêtre :

« Mademoiselle Spencer, nous partons pour la plate-forme ! »

La jeune femme réajusta sa chapka, ferma son blouson et rejoignit la jeune fille.

« Vous pouvez m’appeler Inès. Ce sera plus simple pour toutes les deux !
C’est d’accord. Montez dans le premier camion avec Pavel. Il saura, mieux que moi, répondre à toutes vos questions. »

Le vent s’était mis de la partie. Les bourrasques cinglantes emportaient avec elles des tourbillons de neige qui masquaient fréquemment la route tracée par les snowtracks sur la mer gelée. Les lumières de la ville de Pevek, misérable bourgade de cinq cent âmes, perdue au fin fond du monde, disparurent rapidement, laissant la place à la nuit polaire, la nuit éternelle.

*

« Ma nuit à moi, ce cercueil. »
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.



10 heures 20 locales.

Il y avait quatre heures de route laborieuse pour rejoindre la plate-forme de forage soit, à peine une centaine de kilomètres à parcourir dans la baie de Tchaoun, jusqu’au cap Chelagski.

L’obscurité permanente décontenançait Inès. Cette particularité dans la mécanique céleste la perturbait. Elle somnola, chahutée par le mouvement du véhicule sur la piste verglacée et le ronflement monotone du moteur.

Pavel Vychinski scrutait en permanence dans le rétroviseur les deux camions qui le suivaient dans ses traces. Il avait la silhouette courbée, le visage pâle et maigre, marqué par ses années passées dans l’Arctique. Cela faisait maintenant huit ans qu’il travaillait pour la compagnie Sibirskii Petroleum. Cette énorme entreprise, infime maillon d’un gigantesque conglomérat industriel, était la propriété de Nicolas Arseniev, un des oligarques de cette nouvelle Russie qui peinait à émerger des ruines du Communisme. Pavel pensait prendre prochainement sa retraite.  « Encore, trois ou quatre années au maximum et je partirai m’installer dans une région où il fait chaud, confia-t-il à Inès, j’ai amassé un petit pactole qui devrait pouvoir me le permettre, affirma-t-il.

Et où irez-vous ?
Mon rêve serait de m’embarquer avec un aller simple pour l’Argentine. Le tango, vous connaissez le tango ?… Ah, comme cette danse est fabuleuse ! Je suis fasciné par ce pays à travers sa musique. Depuis quelques mois déjà, j’apprends l’espagnol : Un billete de ida a Buenos Aeres, por favor2 !… Vous voyez, je me débrouille déjà pas mal ! C’est important d’avoir un but dans la vie, non ? Qu’en pensez-vous ? ajouta-t-il.

Je suis d’accord avec vous sinon, nous ne faisons que survivre dans ce monde ! »

Au détour d’une énième congère, la plate-forme apparut telle une immense cathédrale d’acier dont le gigantesque derrick jaune et rouge représentait l’une des flèches. Avec un sourire, Pavel se tourna vers la jeune femme, comme pour la prendre à témoin de la satisfaction qu’il ressentait.

« Voilà la « bête » ! s’exclama-t-il.

Impressionnant, en effet. »

Les véhicules lourdement chargés vinrent se garer près d’un monte-charge. Inès sortit du camion et alla rejoindre Lenka. Elle grelottait malgré les innombrables couches de vêtements qu’elle avait enfilées. Un grondement sourd parvenait des installations pétrolières.

« Pas trop dur ? lui demanda la jeune fille.

Je peine à m’imaginer qu’il est presque midi. C’est assez déroutant !
Certaines personnes ne s’y font jamais… Bon, Inès, donnez-moi votre sac. Je vais vous conduire jusqu’à votre cabine. Je vous emmènerai faire la visite des installations après le repas. Anatoli Sermoniov, le responsable de la plate-forme souhaite vous rencontrer dès votre arrivée. Il doit nous attendre en haut.
C’est très gentil de votre part. »

*

« Nuit blanche de glaçons et de neige cruelle. »
Stéphane Mallarmé



05 heures 22 locales.

Le lendemain, Inès se leva de bonne heure, réveillée par les bruits causés par l’équipe de relève du matin. Après s’être rapidement et chaudement habillée, elle se dirigea vers la cafétéria du bord. Igor Vaskov, responsable de l’équipe de nuit, se trouvait seul, attablé à la table centrale, les yeux rivés sur l’écran de télévision.

La jeune femme avait dû tousser pour manifester sa présence. Igor, surpris, avait relevé sa tête d’un geste brusque. Reconnaissant la jeune femme, il haussa les sourcils et répondit avec un sourire. Il avait un visage à la mâchoire forte, au nez un peu court, au front légèrement dégarni, avec des yeux bleus communs aux slaves et aux scandinaves.

« Prenez ça, fit-il, en tendant un bol, je sais par expérience qu’à bord, il faut absorber, de temps en temps, quelque chose de chaud. »

L’Espagnole but le bouillon au goût agréable. Sur l’écran de télévision, une chanteuse un peu charnue, en longue robe rouge pailletée, avançait sur la piste dans un cercle mouvant de lumière.

« Vous recevez les émissions jusqu’ici ? S’enquit la jeune femme.
-Non, ce sont des cassettes vidéo. Chacun d’entre-nous essaie d’en apporter quelques unes lors de son séjour à bord du « monstre ». Il y en a pour tous les goûts, » répondit-il d’un air malicieux.

Inès haussa les épaules.

Soudain, une sirène stridente résonna à travers le complexe. Quelques gyrophares s’allumèrent çà et là, effrayant un peu plus la jeune femme.

« Que se passe-t-il ? demanda-t-elle à Igor, qui d’un bond avait déjà jailli hors de la pièce.
-Un accident ! » hurla-t-il, pour se faire entendre.
Son visage avait changé. Il paraissait effrayé.

Au détour d’une énième coursive de cet imbroglio d’acier, la journaliste et le technicien arrivèrent dans la salle de contrôle du puits de forage. Anton Markelov, vingt-trois ans, gisait dans une mare de sang. Pavel était accroupi à côté du corps. Il leva la tête vers les membres qui s’étaient assemblés autour de la dépouille. Il secoua négativement la tête en signe de résignation.

Deux autres hommes emportèrent la dépouille. Anatoli posa sa main sur l’épaule de l’infirmier.

« Il est revenu ! déclara-t-il, d’une voix blanche.
De qui parlez-vous ? osa demander Inès.
Tchyort ! » répondit-il.

Le responsable fit le signe de la croix et quitta la pièce.

« De qui parlait-il ?
Du Diable !
Il y a souvent des accidents ici ? »

Pavel éluda la question et s’excusa.

« Pardon, j’ai du travail. »

La mine renfrognée, Inès retourna vers sa cabine. En chemin, elle croisa Lenka, les larmes aux yeux. L’Espagnole considéra la jeune fille stupéfaite, vaguement inquiète aussi. La Russe s’était déjà mise en route. La jeune femme la suivit machinalement. Elle était encore mal décidée sur la conduite à tenir. Elle put en tout cas, constater que sa compagne paraissait ravie. Lenka lui prenait déjà le bras pour l’entraîner. Sans doute était-ce là, le geste impulsif d’une jeune fille pleine de vie. Cette pensée la réconforta.

Elles arrivèrent à l’entrée de la chambre de la technicienne. Inès crut percevoir quelque chose. Elle se retourna pour voir en se cachant, ce qui l’avait troublée. Il n’y avait rien. Pas de bruit, juste le ronronnement perpétuel de la ventilation et de la machinerie complexe de la plate-forme de forage.

« Tu viens ? » s’enquit Lenka.

La journaliste ne lui répondit pas aussi naturellement qu’elle le put. De la gêne demeurait entre-elles. La jeune fille y était sensible et s’en alarmait :

« Cela ne va pas ?
C’est juste que cela me rappelle…
Quoi ? s’alarma la Russe.
Je ne sais plus… C’était si effrayant. Serre-moi dans tes bras ! »

Lenka s’était alors penchée vers la jeune femme assise près d’elle sur sa couchette. Elle lui avait d’abord doucement entouré les épaules de son bras. Elle lui avait renversé la tête. Puis, l’Espagnole avait vu s’approcher lentement du sien, le visage de la jeune fille, avec ses yeux bleus habitués à plonger dans des regards féminins consentants. Les lèvres sensuelles, habituées au plaisir avaient rencontré les siennes tremblantes pour un long baiser.

Une sorte d’incertitude apparut sur le visage d’Inès. Elle cligna des paupières un moment, comme si elle hésitait à soutenir le regard de Lenka. Puis elle esquissa un sourire et se pencha pour déposer un baiser sur les lèvres entrouvertes de la Russe.

Elle ne put empêcher ses yeux de se remplir de larmes. La jeune femme baissa la tête et resta un moment ainsi, la gorge serrée, sans pouvoir répondre.
Les deux jeunes femmes restèrent immobiles, face à face, leurs yeux, plongés les uns dans les autres. Après quelques secondes qui leur parurent une éternité, la journaliste bredouilla quelques mots.

« Euh... je... je crois que ... que... »

Lenka s'avança alors doucement vers Inès et posa son index sur ses lèvres. Puis à son doigt succéda ses lèvres. Leur baiser fût d'abord timide puis de plus en plus intense et fougueux, comme si c'était une libération pour les deux jeunes femmes. Leurs langues se rencontrèrent enfin et se firent fête. Leurs mains s'égaraient de plus en plus. L’Espagnole, éperdue, s’abandonna à l’étreinte qui la serrait contre cette poitrine juvénile. Ses mains descendirent le long du corps de sa partenaire. Elle l’attira contre elle et, l’embrassa à nouveau.

La jeune femme caressait les fesses de Lenka à travers la combinaison de travail de celle-ci tandis que cette dernière s'intéressait à la poitrine de sa partenaire. Après l'avoir devinée sous le tissu, elle déboutonna sa chemise.

Elles transpiraient de plus en plus malgré le froid. Les corps s’enchevêtrèrent dans une sarabande endiablée et torride. Tandis que des petits cris avaient remplacés les gémissements, elles jouirent en même temps dans une explosion de plaisir.

Elles s'écroulèrent épuisées mais heureuses. Elles échangèrent un baiser passionné.

Après plusieurs minutes où elles restèrent allongées, nues, l'une contre l'autre, la journaliste se releva lentement et se rhabilla. Alors qu'elle avait récupéré toutes ses affaires, elle resta debout devant Lenka, la dévorant des yeux. Elle l’embrassa une dernière fois avant d’ouvrir la porte de la cabine.

L’Espagnole ressentit alors une vague de chaleur intense dans le dos. Elle se retourna et se figea sur place. Le visage de la jeune fille avait changé : ses yeux avaient pris une teinte rouge flamboyante. Un rictus démoniaque se dessina sur ses lèvres…



1 Monstre – être fantastique.
2 Un aller simple pour Buenos Aires, s’il vous plait !

Auteur : Alexis Lorens

Illustration : de Selenys.

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