La plus grande ruse du Diable

Illustration : Le Festin

- Papa ! Papa ! C’est quoi déjà le numéro du Diable ?
Mon fils, Tristan, venait de faire irruption dans mon bureau alors que je m’acharnai sur le clavier de mon PC, pour d’essayer d’en extraire la fin de cette histoire d’Héroïc-Fantasy qui m’avait tenu éveillé une bonne partie de la nuit.
- Hein ? grognai-je en lui jetant un regard éberlué.
Le gamin, un charmant blondinet de huit ans révolus qui ressemblait davantage à un chérubin qu’à un diablotin, sautillait impatiemment à côté de moi en tapant dans ses mains.
- Ben oui Papa, tu sais bien… le numéro du diable…
Cette fois, une lueur de compréhension se fit en moi tandis que j’émergeai lentement de la situation inextricable dans laquelle j’avais plongé mon héros bardé de fer.
- Le numéro du Diable, hein ? Et qu’est-ce que tu veux en faire ? interrogeai-je vaguement amusé.
Tristan interrompit sa gigue effrénée pour s’appuyer gentiment sur mon épaule.
- C’est pour rien, c’est juste pour savoir.
Les enfants ont parfois de drôles de questions, mais celle-ci battait tous les records ! Remisés au placard les innocents « Papa, comment on fait les enfants ? », « Dis Papa, pourquoi Papy il n’est pas encore mort ? », « C’est quoi une maladie sexuellement transmissible ? », ou bien encore, le terriblement lucide « Pourquoi le Bon Dieu il s’occupe jamais des africains ? ». Non, là c’était carrément le numéro du Diable que mon gosse voulait.
- Tu veux lequel ? demandai-je. Son fixe ou son portable ?
Tristan leva les yeux en l’air avec l’expression dégoûtée du gamin qui ne supporte plus les blagues à trois sous de son père.
- Allez papa, tu sais bien ! Le numéro du Diable… Comme dans tes histoires, quoi !
Tout en parlant, il désigna du regard ma table de travail sur laquelle étaient entassés, pêle-mêle, divers dictionnaires encyclopédiques sur la Bible, le Diable et les grandes religions, des ouvrages sur les mythologies celtiques et mésopotamiennes, sans parler des célèbres Petit et Grand Albert, du Doemonolarioe de Nicholas Rémi ou du Unaussprechlichen Kulten de Von Junzt.
« Et oui ! songeai-je malgré moi. Faut pas t’étonner. Comment avec tous ces bouquins en permanence sous les yeux, ton gosse pourrait-il te poser d’autres questions ? »
C’est sûr que si j’avais écrit des contes pour enfants, il m’aurait sans doute demandé quelle étoile il fallait suivre pour trouver la trace des fées ; ou bien quelle était la longueur de corde nécessaire pour attraper un croissant de lune au lasso. Mais voilà, j’écrivais des histoires fantastiques et des récits d’horreur…
Je l’attrapai tendrement par les épaules.
- D’abord, ce n’est pas le numéro du Diable, Tristan, c’est le chiffre du Diable ! Et puis qu’est-ce que tu veux en faire ?
- C’est juste pour jouer, Papounet !
Je regardai par la fenêtre ouverte de mon bureau. Il faisait merveilleusement beau en cette fin du mois d’octobre en Martinique. Sous mes yeux, s’étendait la dense végétation du Morne Champagne et, sur la droite, les eaux calmes et turquoises de la baie de Grande Anse, dans laquelle quelques voiliers mouillaient paisiblement. Le ciel matinal était déjà d’un bleu cobalt. De petits oiseaux pépiaient dans le cocotier du jardin.
Comme souvent, je me dis qu’il fallait vraiment avoir l’esprit tordu pour écrire des histoires macabres ici aux Petites Antilles, où tout participe à une douce léthargie et à un bien-être ouaté.
Je tournai mon regard vers mon fils bronzé et plein de santé.
- Tu ne veux pas t’amuser à autre chose, Titi ? Va donc à la plage avec tes copains. Ou prend une bédé. Ce ne sont pas des jeux pour les enfants, ça…
- S’il te plait, papa ! S’il te plait !
Je lâchai un petit soupir.
- Bon d’accord ! Le chiffre du Diable est 666. Mais qu’est-ce que tu veux en faire ? Tu veux te lancer, toi aussi, dans l’écriture de récits d’épouvante ?
- Oh, merci papa, merci ! dit mon fils en faisant claquer un gros baiser humide sur ma joue mal rasée.
Puis, sans répondre à ma question et aussi vite qu’il était apparu, il disparut de mon bureau.

Mon barbare favori venait de s’extirper à grands coups d’épée, des tentacules d’un gigantesque calamar d’inspiration « Lovecraftienne » et prenait un peu de bon temps avec la femme d’un notable, lorsque j’entendis vaguement le bip caractéristique que produit notre antique téléphone lorsqu’on le décroche.
Tout à mon récit, je n’y prêtai pas attention et me replongeai dans les délices de cette étreinte par procuration. Il faut dire que la belle Imrama était, comme il se doit dans ce genre de récit, un pur fantasme masculin : une longue chevelure dorée, des yeux en amande, une bouche charnue comme un fruit mûr, des seins qui défiaient les lois de l’attraction terrestre, un ventre si plat qu’on aurait pu y recueillir la rosée du matin et des jambes délicieusement galbées qui ne demandaient qu’à s’ouvrir !
Mes mains – enfin…, celles de mon intrépide héros – couraient déjà sur ses hanches faites pour l’amour et nous nous apprêtions à faire glisser la mince bande de tissu qui ceignait encore ses reins, lorsque, malgré la porte fermée, j’entendis comme dans un rêve, la voix de mon fils.
Je fronçai les sourcils et me détachai à regret de la belle Imrama en lui susurrant des mots tendres pour qu’elle patiente un peu.
Tendant l’oreille avec contrariété, je constatai que c’était effectivement mon fils qui parlait au téléphone.
Mais avec qui ?
Malgré mon immersion en apnée dans l’univers de mon héros, j’étais presque certain de ne pas avoir entendu sonner le téléphone. Et comme, en outre, il n’était pas encore dans les habitudes de mon fils de passer librement des appels à ses copains et copines – ce qui viendrait bien assez tôt à mon goût –, j’étais un peu surpris.
Je me levai donc de mon fauteuil et me dirigeai en maugréant vers la porte. J’avais la main sur la poignée de celle-ci lorsque, pour quelque obscure raison, j’interrompis mon geste et restai à écouter.
Je réalisai brusquement que ce qui m’avait arrêté, c’était le fait que Tristan parle à voix basse, comme s’il ne voulait pas qu’on l’entende. C’était plutôt surprenant chez un enfant qui, jusqu’alors, s’était révélé franc et ouvert et qui n’avait jamais rien dissimulé de plus grave que la perte de sa casquette « Superman » lors d’une excursion avec son école.
Pendant quelques minutes, j’essayai d’entendre ce qu’il disait, mais en vain. Je ne percevais qu’un chuchotis lointain. Parfois, il s’interrompait pour écouter son interlocuteur, puis reprenait d’une voix de conspirateur.
Mon regard se posa alors sur le poste téléphonique de mon bureau et une idée sournoise germa dans mon esprit.
Après un très bref débat moral du type « A-t-on le droit d’écouter en cachette les conversations de son enfant ? », auquel je décidai de répondre par l’affirmative, je décrochai doucement le combiné du téléphone.
C’était Tristan qui parlait, d’une voix si basse que je dus tendre l’oreille pour comprendre ce qu’il disait.
- … pas possible. Mon papa et ma maman ne voudront pas me laisser y aller tout seul !
La voix qui lui répondit était celle d’un enfant vif et malicieux. Elle était aussi curieusement insistante.
- Tu peux essayer de les convaincre, non ? Sinon, pourquoi tu ne viendrais pas avec tes copains ! Quel âge as-tu, déjà ?
- Treize ans ! mentit mon fils avec un aplomb que je ne lui connaissais pas.
- Mais, c’est parfait ! C’est exactement l’âge qu’il faut ! Allons, tu ne peux vraiment pas t’échapper ? Le mercredi après-midi, quand tu n’as pas l’école… Ce serait idéal. Je te promets qu’on s’amusera bien tous les deux !
Mon fils réfléchit un moment avant de répondre.
- Le mercredi, je fais du judo et de la natation. Mon père ou ma mère m’accompagnent toujours.
- Quelle poisse ! ragea le gamin à l’autre bout du fil. Pourtant, j’ai vraiment très envie de te rencontrer. Il faut absolument que je te montre tout ce que je sais faire ! Tu verras, tu seras surpris ! Très surpris !
J’ignore pourquoi je n’intervins pas à ce stade de la conversation pour demander qui était en ligne. Sans doute voulais-je savoir ce que mijotait mon fils. Peut être aussi pensai-je avoir trouvé là l’occasion de le surprendre tel qu’il était réellement lorsque nous n’étions pas là. Mais il faut bien reconnaître qu’il ne s’agissait là, plus probablement, que d’une subite et vilaine poussée de curiosité maladive.
- Tu es un grand garçon à présent, reprit insidieusement la voix. Il est grand temps que tu t’affirmes un peu !
- Que je… m’affirme ? répéta Tristan.
- Oui ! Que tu aies un peu plus de liberté… Après tout tu n’es plus un bébé, hein ? T’es presque un ado !
- Heu… oui ! La preuve c’est que mon père m’a laissé voir « Aliens » en DVD.
Je souris à cette remarque. Depuis que j’avais autorisé mon fils à regarder le deuxième volet de la série des Aliens, réalisé par James Cameron, c’était devenu pour lui une sorte de Sésame absolu qu’il brandissait crânement avec la certitude que le monde des « grands » allait dorénavant ouvrir ses portes devant lui.
- C’est bien. Et tu n’as pas eu peur ?
- Oh non ! mentit encore mon fils, qui avait pourtant passé une bonne partie du film caché dans mes bras. C’était super, surtout quand Ripley se bat avec la reine des aliens à la fin.
- Ca c’est vrai ! Dommage qu’elle meure à la fin !
Tristan parut sincèrement surpris :
- Heu…, non… Elle meurt pas, Ripley. C’est le monstre qui meurt.
- C’est bien ce que je disais ! Tu voios c’est ça le problème : c’est toujours le gentil héros qui gagne à la fin du film. Moi, je trouve que c’est nul et injuste ! rétorqua le sale gosse. Tu n’es pas d’accord ?
- Et ben, non. J’aime bien les héros, moi, murmura mon fils sur un ton hésitant.
- Les héros ! Les héros ! Il n’y en a que pour eux ! s’emporta son interlocuteur. D’abord, que serait les héros sans les méchants et les monstres, hein ? Tu peux me le dire ? Rien du tout ! Les méchants sont bien plus marrants ! Sans eux, il n’y aurait pas de films !
- Peut-être bien, insista Tristan, mais moi je préfère quand même les gentils. Comme Guizmo dans les « Gremlins »
Le mystérieux gamin, que je commençai à trouver franchement antipathique, éclata d’un rire moqueur et grinçant :
- Tss ! Tss ! Guizmo ! C’est bon pour les bébés ça ! Il est tellement mignon qu’il en est écoeurant ! Beurk ! Alors que l’autre, avec sa crinière blanche…, lui, il est vraiment drôle, non ? J’adore les bêtises qu’il fait dans le film !
Il baissa d’un ton et lâcha dans un souffle :
- Tu n’as jamais eu envie de l’imiter ?
Tristan parut réfléchir.
- Comme de changer les feux de circulation, pour mettre la pagaille dans les rues ?
- Oui ! Exactement ! Comme de changer les feux de circulation ! Mais aussi comme de mettre des pétards dans les boîtes aux lettres ! Comme de manger et de boire jusqu’à t’en faire péter la bedaine toutes ces choses succulentes que les parents interdisent : des hamburgers géants avec plein de ketchup, des frites dégoulinantes de mayonnaise, des litres de coca, des milk-shakes à la banane gigantesques !
- Oh, oui ! Sauf que je n’aime pas les milk-shakes à la banane !
- Bah, ce n’est qu’un exemple ! Et ça, ce n’est rien ! Si tu viens me voir, tu verras bien pire ! Que dirais-tu de dire tous les gros mots que tu veux ? De ne plus te laver ? De tirer la langue et de faire des grimaces à toutes les personnes que tu n’aimes pas ? Ce serait pas génial, ça ?
Jusqu’ici, j’avais été plutôt intrigué, mais là pour la première fois, je sentis un curieux frisson me parcourir l’échine.
- Oh oui, ce serait amusant ! s’enthousiasma Tristan. Et aussi de faire exploser des pétards dans des crottes de chiens !
Je réprimais un sourire en reconnaissant là une des distractions favorites de mes jeunes années. Pourtant, au fond de moi, je n’avais guère le cœur à sourire. J’étais même profondément mal à l’aise. Ce drôle de copain avec lequel parlait Tristan, n’était assurément pas le genre de relation que des parents souhaitent à leur fils. Derrière la voix de fausset se cachait quelque chose de malsain, de corrompu même.
- J’adore ça, moi aussi ! reprit le gosse. Et je te montrerais d’autres tours encore plus ignobles !
Mon fils hésita :
- Oui, mais c’est pas bien ! C’est interdit !
L’autre ricana et son rire évoqua soudain pour moi le rire d’une goule dans un cimetière.
- Allons ! C’est justement parce que c’est interdit que c’est si drôle ! Tiens, comme de sauter dans les flaques d’eau ! Comme de manger avec les doigts ! Ou de renverser toutes les poubelles au milieu de la rue ! Ou… je ne sais pas moi… comme d’arracher les ailes d’une mouche !
Tristan ne dit rien.
Inexplicablement, moi non plus je ne disais rien, alors que j’aurais du interrompre depuis longtemps cette désagréable conversation. J’étais comme paralysé et en proie à un étrange vertige.
- Tu as déjà fais ça, hein ?
- Oui, répondit Tristan d’une petite voix.
- Je le savais, je le savais ! triompha son interlocuteur tel un lutin pervers. Eh ! Eh ! Et fait pipi sur une fourmilière ? Tous les gamins font ça ! Mais est-ce que tu as déjà jeté des cailloux sur un crapaud jusqu’à ce qu’il éclate comme une grosse bouse visqueuse ?
- Non ! Beurk ! C’est dégueu !
L’infernal gamin eut un rire dément.
- Dégueu ! Dégueu ! Dégueu ! Ca tu peux le dire ! Mais vraiment génial ! Si tu voyais tout le jus qui gicle du corps écrabouillé ! Et les yeux qui sortent de sa tête comme de petites billes ! Et la langue qui pend comme un morceau de…
- Arrête !
Pendant un bref instant, je crus que c’était moi qui venais de crier. Et puis je réalisai que c’était Tristan.
- Arrête ça ! Ca me dégoûte ce que tu dis !
Il y eut un court silence à l’autre bout de la ligne, avant que la voix ne reprenne, plus calme et douce et aussi plus enjôleuse et tentatrice que jamais.
- Excuses-moi, Tristan, si je me suis laissé emporter. Ca m’arrive parfois. Mais que veux-tu, c’est dans la nature de ce vieil Eddy de dire des atrocités ! Je ne voulais pas te faire peur. Tu ne m’en veux pas au moins ?
- Non ! dit finalement mon fils après un temps.
- Très bien, mon pote ! Toi, t’es pas une chochotte ! dit le dénommé Eddy en imitant le phrasé syncopé d’un rappeur noir. Et si on reparlait maintenant de notre petit secret… Enfin, si tu veux bien…
- D’accord ! murmura mon fils d’une voix timide.
Je l’ai déjà dit, une étrange léthargie s’était emparée de mon esprit. Je voulais interrompre cette conversation absurde autant que dérangeante, mais j’en étais incapable. Et puis, j’avais aussi un curieux pressentiment concernant Eddy. Aucun des copains de Tristan ne s’appelait ainsi J’en étais sûr. Et cette voix… c’était comme si ce n’était pas véritablement celle d’un enfant, mais plutôt celle, contrefaite, d’un adulte malintentionné.
Je sentis une sueur froide m’envahir. Si c’était effectivement le cas, alors qui était cet adulte et que voulait-il ? Je me dis qu’en attendant encore un peu, je pourrai en apprendre davantage sur son compte et, si cela s’avérait nécessaire, prendre les mesures nécessaires.
- Tu te souviens ? poursuivit la voix pernicieuse et faussement amicale. Je t’ai promis quelque chose de magique et d’inoubliable. Mais, avant, il faut que tu fasses quelque chose. C’est juste, non ? Mais ça doit rester un secret entre toi et moi !
J’étais tellement tendu que je dus m’appuyer sur mon bureau pour ne pas tomber. Devant moi, sur l’écran de l’ordinateur, défilaient les photos de l’économiseur d’écran : Tristan à la neige dans sa combinaison orange et bleue, mon épouse en maillot de bain dans l’eau translucide de « Trou aux Biches » à l’Ile Maurice, mes parents assis au bord d’une rivière en Haute Loire, le Carnaval de Fort de France et ses diablesses, moi-même entouré de mes amis guinéens lors de la cérémonie donnée à l’occasion de mon départ de ce pays, Tristan et ses cousins en vacances à la Ciotat… Autant d’instantanés d’une vie heureuse qui semblait prête à se dissoudre dans le venin distillé par cette voix nocive comme de l’acide.
- Qu’est-ce que je devrais faire ? demanda Tristan d’une petite voix.
Le silence qui suivit était aussi assourdissant que celui qui précède l’arrivée d’un ouragan.
- Je veux que tu viennes me voir et que tu participes à une petite cérémonie magique et amusante.
- Ah bon ?
- Oui, juste toi, moi et quelques autres amis…
Tristan hésitait visiblement.
- Et ça doit se faire la nuit, c’est ça ?
- Oui, dit la voix plus douce que jamais. Ce sera une soirée vraiment très spéciale, que tu n’oublieras jamais !
J’étais tétanisé. Je réalisai que je ne respirais plus depuis un long moment et que j’étais au bord de l’asphyxie. J’éloignai en tremblant le combiné de mon visage et aspirai spasmodiquement de grandes gorgés d’air qui me déchirèrent la gorge et les poumons comme un gaz toxique.
Mais qui était à l’autre bout du fil ? me demandai-je. Un obsédé ? Un pervers sexuel qui imitait la voix d’un garçonnet pour mieux séduire mon enfant ? Un pédophile qui racolait les gosses au téléphone pour les convier à quelque immonde ballet rose ?
Mais ce qui m’épouvantait le plus par les implications que cela pouvait avoir, c’était que mon fils était à l’origine de l’appel. Car il ne faisait aucun doute que c’était bien lui qui avait appelé Eddy, puisque je n’avais entendu aucune sonnerie de téléphone. Cela signifiait donc qu’ils se connaissaient déjà. Dans ce cas, que s’était-il déjà passé entre eux ? Se pouvait-il que mon garçon, la chair de ma chair, ait déjà été la victime de ce maniaque ?
Je m’efforçai de respirer calmement et lorsque je rapprochai le combiné de mon visage, j’avais un peu repris mes esprits.
C’était Tristan qui parlait :
- Mes parents ne me laisseront jamais sortir seul et puis pourquoi un… cimetière ?
- Parce que c’est plus marrant, tiens ! Et c’est aussi là que j’habite, ne l’oublies pas ! Allons, tu sais bien… C’est comme dans ces films d’horreur, que tu aimes tant…
Eddy eut un petit rire qui me fit froid dans le dos.
- Ne me dis quand même pas que tu as peur !
- Ben, si j’ai peur… répliqua sincèrement Tristan. Déjà que je n’aime pas les cimetières, alors la nuit…
- Ah, Ah, Ah !!! Ne t’inquiète pas, je serai là ! Tu es mon ami, non ? Tu peux me faire confiance, je prendrai bien soin de toi… Je te montrerai des choses vraiment très spéciales…
La voix était tellement mielleuse et abjecte que mon cœur se mit à cogner comme un tambour affolé dans ma poitrine. Je sentis des gouttes de sueur couler de mon front et tomber sur le bureau.
- Et puis, poursuivit la voix diabolique, je connais tous les démons de la nuit et aucun ne s’approchera de toi, si tu ne le veux pas ! Je te le promets. Ce sont tous mes amis ! On veut juste jouer un peu avec toi…
A ces mots, c’est comme si un déclic s’était produit en moi. Aussi insensé que cela puisse paraître, je crus ce que disait cette voix. J’étais certain que ce n’était pas un simple pervers qui était à l’autre bout du fil, mais bel et bien un esprit démoniaque, si ce n’est le diable en personne.
Tout devint clair ! Un instant plus tôt, mon fils était venu me voir pour me demander le numéro du Diable et moi, comme un idiot, je le lui avais donné.
666.
Un nombre banal pour beaucoup de gens, mais pas pour tout le monde. Non, pas pour tout le monde !
Il paraît que dans certains pays, aucune maison ne porte ce numéro, qu’aucune voiture n’est immatriculée avec ce chiffre maudit.
666, le nombre de la Bête. Le nombre du Mal. Un chiffre rapporté par les Saintes Ecritures, elles-mêmes ! Dans l’Apocalypse n’est-il pas écrit : « Que celui qui a de l’intelligence calcule le nombre de la Bête. Car c’est un nombre d’homme, et son nombre est 666 ».
Je n’essayai plus de raisonner avec sang froid, de réfléchir de façon cartésienne. Sans doute parce que, en tant qu’écrivain de récits fantastiques, l’irrationnel, l’absurde, le surnaturel, font partis de mon quotidien.
Aussi démentiel que cela puisse paraître, mon fils avait composé le numéro du Diable sur le téléphone de la maison et l’avait maintenant en ligne ! Comment y était-il parvenu ? Ca n’avait pas d’importance ! Peut-être avait-il utilisé une incantation magique lue au détour d’un de mes livres ou alors apprise sous le préau de la cour de récréation, de la bouche du fils d’un quimboiseur martiniquais ? Je n’avais aucune idée de la façon dont avait été réalisée cette invocation sacrilège et je m’en moquais bien ! Après tout les voies du Diable sont, sans nul doute, tout aussi impénétrables que celles de notre Seigneur, non ?
Tout ce que je savais c’est que je devais agir rapidement avant qu’il ne soit trop tard.
J’ouvris précipitamment le « Manuel des sortilèges et exorcismes » posé sur mon bureau et trouvai presque instantanément ce que je cherchais.
Sans perdre de temps, je me mis alors à hurler dans le combiné les phrases écrites par un Pape il y a longtemps pour exorciser le Démon :
« Je t’ordonne, Esprit Immonde, qui que tu sois, à toi et à tous tes compagnons obsédant ce serviteur de Dieu, je te commande, par les Mystères de l’Incarnation, de la Passion, de la Résurrection, et de l’Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ, je te somme de quitter ce corps et de ne nuire en rien à cette créature de Dieu et à ceux qui l’entourent. Amen ! ».
A l’autre bout du fil, il y eut un hurlement effrayant.
- Qui est là ? hurla une voix qui n’avait plus rien d’enfantin.
- Papa ? s’exclama Tristan, avec une surprise horrifiée.
- Vas-t-en démon et ne t’approche jamais plus de mon enfant !
Un ricanement sourd ébranla la ligne, autant que mes nerfs.
- Je réponds lorsqu’on m’appelle « Papa » ! Et je reviendrai si on me mande encore !
- Papa ? gémit mon fils. Pardonnes-moi, je ne voulais pas…
- Raccroche immédiatement, Tristan !
- Non, reste encore un peu mon garçon, dit la voix subitement angélique et doucereuse. Je te promets que je te ferai découvrir des choses merveilleuses et que…
- Raccroche, Tristan ! hurlai-je au bord de la crise de nerf.
- Tristan ? poursuivit la voix impie. N’oublie pas de venir me voir au Cimetière de…
J’entendis avec soulagement le choc du combiné sur son socle : Tristan venait enfin de raccrocher !
Un hurlement de rage envahit la ligne.
- Tu triomphes aujourd’hui, mortel, mais ce n’est que partie remise ! Il n’en sera pas toujours ainsi et…
Mais je n’écoutai plus. Je récitai le « Notre Père » à voix haute avec plus de conviction et de ferveur que je n’en avais jamais mis à prier jusqu’alors.
- Blah-blah-blah-blah… me coupa la créature. Si tu crois me chasser avec ces pitreries !
Soudain, je réalisai que je n’avais qu’à raccrocher pour mettre fin à la communication démente et avec elle à toute cette horreur.
Je m’apprêtais à le faire lorsque j’entendis le Diable vociférer dans un ultime ricanement :
- Vous ne m’échapperez pas ! Le cimetière de l’horreur, sera votre ultime expérience ! Quant à moi, je vous attends sept jours sur sept, vingt quatre heures sur vingt quatre au 0892 666 …
Je raccrochai brutalement et regardai le combiné du téléphone comme si c’était un serpent à sonnettes. La tête me tournait, je tremblais de tout mon corps, mais j’avais réussi ! J’avais chassé le démon !
Devant moi, sur l’écran de l’ordinateur, continuaient de défiler des photos de vacances merveilleuses de normalité. Je me promis d’en faire d’autres. Beaucoup, me jurai-je.
Je m’efforçai encore de réfréner les tremblements qui m’agitaient, lorsque mon fils entra dans mon bureau, les épaules affaissées et la mine contrite.
- Tristan… commençai-je.
- Excuses-moi papa, murmura-t-il avec cet air inquiet qu’il a toujours lorsqu’il a commis une grosse bêtise.
- Mais qu’est-ce qui t’a pris ? m’exclamai-je d’une voix cassée que je ne reconnus pas.
Tristan s’approcha timidement de moi, les yeux brillants.
- Je ne savais pas que tu allais te mettre en colère. Je ne le ferai plus, je te le promets. Je voulais juste appeler le numéro du « Cimetière de l’horreur », pour voir ce que c’était…
- Le … « Le Cimetière de l’horreur » ? répétai-je stupidement.
- Oui ! C’est ce film d’horreur qui sort mercredi prochain au cinéma. Pour Halloween… Il y a un numéro d’appel spécial... Des copains m’en ont parlé à l’école. Ils ont dit que c’était génial, alors j’ai voulu essayer… Mais je ne me souvenais plus du numéro complet… Je connaissais le début et je savais qu’à la fin, c’était le numéro du Diable. C’est pour ça que…
- … que tu m’as demandé le chiffre du Diable tout à l’heure, achevais-je, tandis qu’un début de compréhension se faisait en moi.
- Oui papa. A l’autre bout du fil, il y a Eddy le mort-vivant, continua mon fils. C’est le héros du film. Tu as entendu… On peut même parler avec lui... C’est… comment on dit ? Interactif ! C’est drôlement bien fait, hein ?
Je titubais légèrement.
- Oui… Oui… balbutiai-je, en repassant dans ma tête les différentes étapes de la discussion téléphonique.
- L’avant-première a lieu à minuit mercredi prochain, poursuivit Tristan d’une voix plus assurée. A Fort-de-France, dans une salle de cinéma décorée en cimetière. Il faudra être déguisé pour entrer. Et y’aura plein de cadeaux à gagner !
J’attrapai mon garçon dans mes bras et le serrai contre moi afin qu’il ne remarque pas l’expression de mon visage.
Une publicité ! Une simple publicité pour ados ! Un rire incoercible et à moitié hystérique me secoua tandis que je réalisai que je venais d’être le jouet d’une arnaque télématique à 0,34 euros la minute, autant que de mon imagination délirante !
Je ne savais pas si je devais en rire ou bien en pleurer ! J’avais été parfaitement stupide ! Eddy n’avait fait que son travail : c’est à dire faire durer la communication téléphonique le plus longtemps possible.
Quel imbécile j’avais été !
Et puis, tout à coup, me revint en mémoire ce que me disait parfois ma grand-mère, une rude campagnarde, lorsque j’étais enfant. Comment était-ce déjà ? Quelque chose sur… la ruse du diable…
« La plus grande ruse du diable, c’est de faire croire aux gens qu’Il n’existe pas. »
Oui, c’était ça qu’elle disait.
Tristan se dégagea doucement de mon étreinte et me regarda avec un sourire angélique. Ses yeux brillaient curieusement.
- Dis papa, si tu n’es plus fâché, est-ce qu’on pourra aller au cimetière de l’horreur. S’il te plaît. S’il te plait.

Auteur : Yves Crouzet

Illustration : Le Festin de Hugues Gillet.

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