Légende rurale

« Moi j'y crois pas à vos conneries. »
Henry Stanton écrasa sa cigarette dans le cendrier et ajouta : « Et vous voulez que je vous dise autre chose ? lâcha-t-il, en renversant bêtement un peu de whisky sur le sol. Vous commencez à me les briser menu avec vos histoires de fantômes, chaque année c'est la même chose... et bla et bla et bla !! J'en ai ras le cul de vos saloperies de trous du cul de spectres ! »
De rage, il en ralluma une autre et appuya son dos contre le bar.
« Je suis certain que c'est le seul troquet du pays où les gens ne parlent pas de foot et de politique, mais seulement de stupides histoires d'apparitions. Ils doivent nous envier vous pouvez me croire. »
Il caressa sa moustache pour éponger un peu l'alcool qui résidait à cet endroit. Il était le plus jeune de la bande et ramenait sa gueule bien (trop) souvent. C'était un râleur invétéré en somme. Il était 23 heures et le bar n'allait pas tarder à fermer ses portes. Ne restait plus dans la salle que les habitués, ceux qui n'avaient pas de femme à la maison et qui traînaient là jusqu'à la fermeture.
« Chez nous on aime les touristes ! » était la mention accolée juste au-dessous du titre pompeux : « Bar de l'univers », qui désignait l'unique café de Vasigliant, petit village de 350 âmes. Dans ce bled, la moitié de la population était sexagénaire et dans la taverne, elle frôlait les cent pour cent.
« N'empêche que des choses bizarres se sont passées là-bas Henry, lui lança Jack Ribalant en finissant d'essuyer ses verres, blotti derrière son comptoir.
– Bizarre bizarre... si on veut... et le jour où Johnny Cameron s'est fait surprendre habillé avec les sous-vêtements de sa femme ! Là aussi tu vas me dire que c'était bizarre ? lâcha-t-il en se retournant sur le barman pour hurler de rire.
– Te fous pas de ma gueule s'il te plaît, tu sais très bien ce que je veux dire, fit celui-ci en souriant devant la bonne humeur de son client.
– Moi j'ai jamais rien vu de ma vie... », confia Maurice Bergman qui était tranquillement installé à une table, occupé à nettoyer sa paire de double foyer.
Complètement dégarni du chapeau, sa barbe folle s'éparpillait au hasard.
«... mais mon père lui, il a vu des choses. »
Bergman avait voulu lancer une phrase pleine d'intensité, pour impressionner Henry Stanton, mais celui-ci ne fut point troublé et se mit à rire de plus belle : « Ha ha ha ! Non mais sans déconner, vous croyez vraiment à ces balivernes ? Que quelque chose vit là-dedans depuis plus de soixante ans ?! Vous êtes ravagés les gars ! Réveillez-vous, nous sommes en 2004. »
Henry finit son verre de whisky et en commanda un autre que jack accepta de lui servir sans rechigner. C'est qu'il fallait pas l'emmerder le Henry. Il était capable de devenir très méchant quand on lui refusait un verre.
« Laisse-moi finir s'il te plaît », lui intima Bergman, vexé par l'impertinence d'Henry Stanton. Celui-ci donna son assentiment et Maurice poursuivit : « Mon père avait vu un truc étrange, il me l'avait raconté du temps où il était encore vivant, c'était au début des années soixante-dix il me semble. »
Constatant que le récit allait s'allonger dans la durée, Jack Ribalant s'assit sur son tabouret et s'alluma lui aussi une cigarette. Il connaissait la plupart des croyances sur la grotte de Vasigliant, certaines avaient même été inventées de toutes pièces et déformées au cours des années. Tout le monde au village connaissait une anecdote sur ce lieu, mais celle que Maurice était en train de leur narrer, Jack ne l'avait jamais entendu. Dans la salle se trouvait également : Antoine Remeyer, fermier à la retraite et Maxime Lestrure, ancien garde de la mairie. Quand Maurice vérifia qu'il avait toute leur attention, il reprit la narration : « C'était en 1961, mon père revenait de la chasse, du côté de Montardieu en fin de matinée. Il était seul et grimpait la côte pour rejoindre le village. Quand il s'était rapproché du panneau indiquant : « Vasigliant 1 km », il avait commencé à se sentir mal à l'aise, comme si quelqu'un l'épiait. Il m'avait raconté qu'il s'était retourné, pensant apercevoir un villageois lui emboîtant le pas, mais la route était déserte. À part le chant des oiseaux, l'atmosphère paraissait étonnamment statique et silencieuse. En reprenant son ascension en direction du village, il avait alors aperçu quelque chose, juste en lisière de route, à l'entrée de la caverne. Dans la pénombre de l'ouverture, un homme habillé en soldat se tenait là. Mais pas n'importe quel soldat non... un bosch, un nazi de la seconde guerre mondiale. Mon père ayant fait la dernière guerre, il avait reconnu l'uniforme et le casque arborant l'emblème hitlérien sur le champ. Le type était accroupi juste à la limite des rayons du soleil, les bras sur les cuisses et son casque touchait presque la voûte de la caverne. Comme vous le savez tous, on est obligé de se baisser pour pénétrer dans la galerie tellement l'entrée est étroite. Mon père avait failli avoir une attaque. L'homme était resté totalement immobile et son regard s'était braqué sur mon père, ça il s'en souvenait très clairement... et à un moment donné, ses yeux avaient brusquement disparu... comme si ses orbites s'étaient vidées tout d'un coup.
– Et qu'est-ce qu'il a fait ton père, il a sorti son fusil pour le plomber ? demanda Henry, cette fois respectueux dans son attitude.
– Non... il n'avait pas su à ce moment-là, s'il fallait s'approcher du monsieur pour tailler une bavette ou s'éloigner de là à toutes jambes. Finalement, l'Allemand avait semblé s'évaporer dans l'air et au bout de quelques secondes il avait fini par disparaître.
– Ben merde alors, s'exprima Henry Stanton qui n'avait pas gardé sa déférence bien longtemps, tu penses pas que ton père avait bu un coup de trop ce matin-là ? Tu sais, mon paternel aussi partait à la chasse à cette époque là et il rentrait des fois complètement pété, lui affirma Stanton sur le ton de la plaisanterie, ce qui provoqua un fou rire général.
– C'est ça, moquez-vous bande de cons, en attendant il a bien vu quelque chose, il a même ramené une preuve. »
Maurice se referma sur lui-même pour boire son verre, attendant qu'un de ses camarades lui pose la question inévitable.
« Quelle preuve Bergman ? » l'interrogea ce coup-ci Maxime Lestrure qui n'avait pas encore ouvert la bouche, occupé qu'il était à ronger ses ongles, assis à la table de son copain Antoine Remeyer.
Maxime ne fumait plus depuis deux semaines, mais l'envie de reprendre le démangeait, surtout quand il était entouré de cette bande de vieux fumeurs invétérés qui avait quand même, faut-il le souligner, tentaient les premiers temps de sortir fumer sur la terrasse du café par respect pour leur camarade et son intention louable... ça avait duré deux jours. Lorsqu'il se laissait pousser la barbe, sa ressemblance avec le père-noël était flagrante, si bien que l'école du village faisait appel à lui chaque année. « Faut bien faire son beurre », disait-il souvent quand on lui demandait si cela lui plaisait.
« Ouais, qu'est-ce qu'il a trouvé ton père ? surenchérit Henry Stanton.
– Un insigne... représentant un aigle surplombant une croix gammée », lâcha Maurice en les observant tour à tour avec un regard simulant l'étonnement, comme s'il narrait un conte fantastique à des enfants en bas âge.
Quand il eut - avec un plaisir sournois - découvert sur les visages de ses compagnons une pointe d'étonnement et de malaise, il poursuivit : « Mon père s'était approché de l'entrée et avait remarqué cet emblème nazi abandonné dans les herbes au pied de la caverne. Il avait longtemps hésité avant de s'en saisir, observant inquiet, les profondeurs de la grotte mystérieuse et impénétrable qui étaient à quelques centimètres de lui... il avait même entendu une voix chuchoter son nom dans les ténèbres. Je vous mentirez en vous disant que mon père a su garder son sang-froid à ce moment-là. Il a littéralement chié dans son froc, je crois même que jusqu'à sa mort, il n'était plus jamais retourné chasser tout seul dans ce coin-là. »
Maurice fit une pause pour siroter son breuvage et observer la rue St-Martin, éclairée par des lampadaires vieillissants. Il n'y avait personne à cette heure-là, le petit village était désert, tout le monde chez soi, excepté bien sûr la bande de poivrots indécollables du Bar de l'univers.
« Tu l'as vu toi, cet insigne ? lui demanda Henry, toujours occupé à pomper le whisky anglais.
– Pas personnellement », répondit Maurice, sentant bien que cette réponse pouvait foutre en l'air son récit, mais il n'était pas le premier ni le dernier à qui cela arriverait.
– C'est bien ce qui me semblait », lança Henry, la mine aigrie.
Dans le bar, Jack avait coupé le son de la télévision et baissé les volets électriques. Il était près à fermer son enseigne, mais il allait devoir attendre patiemment que ses amis finissent d'en découdre avec leur histoire de revenants.
« En somme, vous avez tous ici une histoire rocambolesque à me raconter sur cette grotte ? » pesta Henry.
Tout le monde hocha la tête d'approbation, l'air solennel à en crever.
« Vous devriez voir vos gueules les gars... c'est pitoyable », ajouta-t-il avant d'interpeller Maxime Lestrure : « Je suppose que toi aussi tu connais une histoire que ton père ou je ne sais qui encore t'aurait raconté dans les années où les Beatles étaient encore en couche culotte ?
– Bien sûr que j'en connais une... », affirma Maxime, tout d'un coup heureux de mettre ses connaissances à contribution.
Il se dandinait de gauche à droite comme un gamin excité.
«... d'ailleurs c'est à peu près dans ces années-là que mon père a eu lui aussi une expérience dans le même genre, mais il m'en a parlé sur le tard, déclara Maxime Lestrure tout en gardant une expression enjouée sur son visage ridé.
– Je rêve, murmura Henry. D'accord... tu veux bien nous la raconter s'il te plaît ? lui demanda-t-il un peu sèchement avant de se lever de son tabouret pour se dégourdir les jambes.
– À part toi tout le monde la connaît ici », lui lança Maxime, comme pour souligner ironiquement que le grand dadais qui était en train de se moquer du patrimoine symbolique du village, ne vivait ici que depuis peu.
Henry Stanton n'habitait Vasigliant que depuis trois ans. Auparavant il demeurait dans la ville voisine à une trentaine de kilomètres. Il était né ici et avait vécu dans le village avec ses parents dans les années soixante, mais quand ceux-ci s'étaient séparés, le petit Henry était parti vivre avec sa mère, laissant son père tout seul ici. Tous les Vasiglianais connaissaient le fils Stanton, mais un gouffre s'était creusé entre eux, au point qu'il était même considéré comme un étranger.
« Tu veux bien me resservir Jack ? » souffla Henry en essayant de garder son calme.
Il n'aimait pas qu'on lui balance ce genre de choses à la figure. Le barman s'exécuta, bien conscient que la soirée n'était pas prête à se terminer avec ces conteurs imbibés d'alcool.
« Ça ce passait en 1956, mentionna Maxime, peu soucieux de ce que pouvait ressentir Henry à ce moment-là. Mon père venait d'épouser ma mère quelques temps plus tôt. Comme par hasard, il revenait de la chasse ce jour-là... »
Il dévisagea Henry, comme pour lui signifier qu'il n'avait pas intérêt à lui balancer une de ses vannes, mais celui-ci était encore énervé par le sous-entendu mordant et s'intéressait à la porte d'entrée entrouverte qui laissait pénétrer un petit air frais bienfaisant dans l'étuve chlinguant la vieille chaussette et la transpiration masculine.
« ... son chien était avec lui, un brave épagneul de cinq ans, poursuivit-il. C'était la fin d'après-midi et mon père revenait de « La Tronquisse » avec son fusil sur l'épaule. Dans la côte qui menait au village, il pouvait apercevoir la caverne. Quand il fut à quelques mètres de l'entrée, qui vous le savez tous, débouche directement sur la route, « Rufus » avait commencé à couiner, la queue entre les pattes arrières. Mon père avait regardé dans cette direction et là subitement...
– Et là quoi ? le coupa Henry qui avait repris du poil de la bête. Tu vas me dire qu'il y avait encore une de ces saloperies de Bosch à l'entrée de la grotte et que le type a salué ton père en soulevant son casque ?
– Pas exactement non, en fait mon père n'a rien vu, c'est Rufus qui a aperçu ou senti quelque chose, cet idiot de chien a filé brusquement dans la galerie, mon père n'a rien pu faire et il n'a pas osé pénétrer à l'intérieur pour lui courir après. À quoi bon ? Il n'avait pas de lampe. Au final il s'est égosillé à hurler après lui pour qu'il revienne, mais en vain...
– Il a fini par revenir chez lui comme un bon toutou à son pépère c'est ça ? fit Henry, finalement curieux de savoir se qu'était devenu l'animal.
– Non, il n'est jamais revenu... et mon père a entendu quelque chose venant des profondeurs, un bruit bizarre, comme si son chien s'était fait broyer les côtes... oui oui, c'est ce qu'il a dit, broyer les côtes », assura Maxime devant le regard circonspect d'Henry Stanton.
Jack s'était tassé sur son tabouret, comme si l'âge s'était abattu tout d'un coup sur ses épaules. Il zieutait de temps en temps sa montre en poussant un soupir, comme pour signifier qu'il était déjà tard et qu'il aimerait retrouver son lit.
« Pauvre bête », lâcha Henry sur un ton faussement attristé.
Son regard se porta sur Antoine Remeyer, le plus âgé d'entre eux... il était toujours à sa table et n'avait pas dit un seul mot de la soirée.
Stanton le chambra un petit peu : « Et toi vieille branche ? Pourquoi tu dis rien, t'as quelque chose à cacher ? »
Le vieil homme, le regard perdu sur sa table où résidaient les nouvelles de la journée, leva les yeux vers lui et répliqua : « Une chose est sûre mon cher Henry, fit-il en refermant son quotidien, les choses ont commencé à se manifester après la seconde guerre mondiale.
– Ben voyons. »
Henry commençait à croire que tout le monde se foutait de sa gueule.
« D'accord ! Vas-y raconte, je suppose que je suis le seul à ne pas être au courant ? » ajouta-t-il sèchement.
Antoine Remeyer avait passé les soixante-dix ans et se tenait souvent en retrait de ces conversations ésotériques, comme s'il laissait le soin à ses amis de débattre à sa place de la véracité de ces histoires. Malgré sa passivité légendaire, il n'était jamais mis de côté lorsqu'il s'agissait de rappeler les antécédents historiques du village.
« Tu te trompes... personne n'a eu vent de ce que je sais », rétorqua celui-ci.
Sa réponse eut la faculté de figer l'auditoire.
« Cette histoire n'a rien à voir avec les récits d'apparitions ou même de disparitions qui se seraient produites aux alentours de la galerie, dit-il jetant un oeil sur Maxime. Mais cependant, une chose me trouble : le militaire Allemand que ton père a dit avoir vu ce jour de 1962 , dit-il en interpellant Maurice. Ton histoire a des similitudes indiscutables avec le récit que m'a raconté un ami de mon père, il y a bien longtemps. En fait, je pense que l'on peut considérer les dires de ce monsieur comme véridiques. »
Il se leva de sa chaise et se rapprocha du zinc où se tenait Henry Stanton. Il s'assit à côté de lui et pria Jack de servir une tournée. Le barman ne rouspéta même pas. Il était curieux de découvrir ce fait marquant de l'histoire de la caverne que personne ne semblait connaître à part l'encyclopédie vivante du village.
« Pour vous parler franchement mes amis, je dirais que 99 % des histoires qui se racontent dans le village depuis l'après guerre ne sont que pures inventions. On raconte que parfois, à certaines heures du jour, on peut entendre le rire d'un enfant aux abords de la caverne. Il y a bien eu une petite fille qui a disparu en 1955 alors qu'elle jouait sur la route avec sa poupée non loin de la grotte, mais elle aurait pu être enlevée par un fou, rien n'a jamais prouvé qu'elle se soit engouffrée dans un endroit pareil. Quant aux lumières étranges que l'on avait aperçu durant l'été 1973, elles correspondaient bien à l'emplacement de la caverne, mais en ce temps-là, les jeunes aimaient bien se promener le soir jusqu'à « la Tronquisse ». Il se pourrait fort bien que ce ne fût que le faisceau de leurs lampes qui aurait été vu, même à quatre heures du matin. La caverne n'est pas un endroit fréquentable pour bien des motifs, notamment pour des raisons de sécurité. Les risques d'éboulement ne sont pas à prendre à la légère. D'ailleurs est-ce que vous connaissez quelqu'un qui soit allé récemment se promener à l'intérieur ? »
Personne ne répondit à sa question.
« Elle contient bien des mystères et personne n'a pu en mesurer sa profondeur, principalement à cause des risques d'effondrement », finit-il par dire avant de tremper ses lèvres dans son verre de whisky.
« À la vôtre ! »
Il sirota une gorgée avant de reposer son verre sur le comptoir. Les autres levèrent plus longtemps le coude.
« C'était lors de la seconde guerre mondiale », commença-t-il son histoire, regardant la photographie en noir et blanc accrochée au-dessus de la borne d'arcade.
Elle représentait la vieille gare ferroviaire du village, aujourd'hui transformée en salle des fêtes.
« Je tiens à préciser encore qu'aucun habitant du village encore sur ses deux pattes n'a su ce qui c'était passé là-bas... Putain, elle paye pas de mine quand j'y pense, cette foutue caverne, marmonna-t-il. En 1942, une poignée d'Allemands avait pris possession du village, ces hommes vivaient tranquillement au milieu des habitants. La cohabitation se passait sans heurt, dans le calme, jusqu'au jour où trois petits cons de treize ans se mirent en tête d'anéantir une paire d'Allemands. Les trois gamins qui traînaient d'ordinaire près de la forêt pour jouer à la « guèguerre », avaient surpris un jour quelques boschs qui s'engouffraient dans la caverne. »
Antoine s'arrêta quelques secondes pour terminer son verre. Henry Stanton avait l'air faussement désintéressé, mais Remeyer sentait bien que son histoire l'avait accroché. Maxime Lestrure quant à lui, n'avait pas bougé de la table où Antoine se trouvait encore quelques minutes auparavant. Il avait arrêté de se ronger les ongles et mâchait un swing gum. Maurice Bergman se grattait la barbe en attendant patiemment la suite des événements et Jack profitait de ce temps mort pour passer un coup de balai rapide autour du bar où résidaient les cendres de cigarette d'Henry Stanton.
« Je ne sais pas si vous avez déjà pénétré à l'intérieur de cet endroit, poursuivit Antoine Remeyer, mais la galerie s'arrête après une cinquantaine de pas, débouchant ensuite sur une sorte de grande salle de plusieurs mètres de profondeur. »
Personne ne l'interrompit alors il continua : « La dernière fois où j'y ai mis les pieds il y avait encore une échelle qui menait jusqu'en bas... enfin bref, un jour les gamins ont emboîté les pas des soldats... qu'est-ce qu'ils avaient à craindre ? Un coup de pied au cul tout au plus ? Avec leur unique lampe de poche ils sont arrivés jusqu'au bord du gouffre. Les nazis étaient tous agglutinés en bas, autour de lampes à pétrole et buvaient à gorges déployées. En ce mois de juillet 1942, il faisait une chaleur à crever. La grotte avait une température constante de 14 °C en toutes saisons. Une aubaine pour ceux qui voulaient se siffler une bonne bouteille au frais. Les Allemands avaient plongé leur réserve de bières dans le petit cours d'eau fraîche qui coulait à l'intérieur de la caverne, ce qui leur permettait de conserver leurs boissons à température idéale. Quand ils ont vu ça, les trois garnements ont saisi l'occasion et ont agrippé l'échelle pour la retirer, ce ne fut pas chose facile vu la longueur qu'elle avait. Ils se sont fait insulter de tous les noms d'oiseaux, mais les galopins n'ont pas remis l'échelle en place. Non, ils sont rentrés chez eux. »
Antoine se mit à rire.
« Et vous voulez savoir la meilleure les amis ? Les nazis ne sont jamais sortis de là. Je soupçonne d'ailleurs l'ami de mon père d'avoir été un de ces petits morveux. »
L'assistance était restée silencieuse durant tout le récit du vieil homme, mais Henry ne garda pas sa langue dans sa poche bien longtemps : « Mais ils étaient bien armés tes Allemands ? Pourquoi n'ont-ils pas tiré pour se faire entendre de leurs collègues ?
– Tu as déjà essayé de tirer dans un endroit pareil ? C'est pratiquement insonorisé et puis le Q.G des boches était à plus d'un kilomètre de distance. Sans nourriture, ces types sont probablement morts de faim au bout de quelques jours. Je suppose qu'ils ont dû quand même essayé leur pétoires en désespoir de cause.
– Pourquoi tu dis probablement ? Tu penses peut-être qu'ils sont morts autrement ? demanda Jack qui s'était rassis durant l'histoire des nazis.
– Oui c'est-ce que je veux dire, je ne connais personne qui soit allée au bout de la caverne... les Allemands ont peut-être voulu trouver une autre échappatoire et se sont fracassés le crâne au fond d'une crevasse, lui répondit Remeyer.
– Ou alors ils se sont mangés entre eux, comme cette fameuse histoire des rescapés du crash dans la Cordillère des Andes, signala Maxime en cherchant du regard l'approbation de ses camarades.
– Oui, tu n'as pas tort Lestrure, lui confirma jack. Que ferions nous dans une situation pareille ? Quand tu es tiraillé par la faim ? Tu en choisis un, le plus gros de préférence et tu l'égorges comme un porc, affirma-t-il.
– Le plus gros ? demanda Maxime avec surprise.
– Ben oui, si tu tues le plus maigre tu seras obligé d'en liquider un autre plus tôt que prévu... et le prochain ça pourrait être toi », lui répondit jack.
Maxime approuva cette idée.
« Tout ça c'est de la merde en boîte ! vociféra Henry, visiblement dépassé par les événements et l'alcool qui remplissait son corps. Ce ne sont que des fadaises !
– Ah ouais ?! Alors comment ça se fait que mon père ait vu ce soldat à l'entrée de la grotte ? » interrogea Maurice sur un ton de parfait mépris.
Antoine se leva pour tenter de calmer les esprits.
« Il est vrai qu'il y a des similitudes avec mon histoire mon cher Maurice, mais ton Allemand est apparu des années plus tard... à moins qu'à l'époque ceux-ci n'aient été encore en vie quelque part à l'intérieur. »
Henry hurla de rire : « Mais vous êtes tous marteaux ma parole et pas un pour rattraper l'autre, c'est une véritable secte de la connerie ! Tiens tant qu'on y est, je vais vous dire quelque chose qui va vous faire rire, plus on est fou plus on rit, c'est pas ça qu'on dit ? Je vais y aller dans votre caveau et je vais vous prouver qu'il n'y a rien du tout à l'intérieur. »
Il avait dit cela le plus sérieusement du monde et avait dévisagé tous ses camarades les uns après les autres pour bien stipuler qu'il ne plaisantait pas.
« Dès demain matin, je file au supermarché pour me payer une bonne lampe de poche, puis je fonce chez l'armurier pour m'acheter le magnum 44 de l'inspecteur Harry afin de flinguer tout vos abrutis de fantômes habillés en nazis. »
La fin de sa phrase fut accompagnée d'une grimace hideuse censée faire peur à ses camarades. Cela eut son effet.
« Te sens pas obligé Henry, l'interpella Maurice, visiblement inquiet pour son ami. Tu pourrais facilement te blesser dans cet endroit. »
Découvrant que Stanton gardait son air sérieux beaucoup trop longtemps, Maurice Lestrure s'énerva pour le faire sortir de son état : « Mais enfin tu n'y penses pas ! Tu n'as jamais fait de spéléo de ta vie et tu voudrais te taper vingt mètres de descente en rappel ? C'est de la folie ! Mais dites lui bon dieu ! » lâcha-t-il en vociférant sur les autres afin qu'ils le soutiennent.
C'est ce qu'ils firent, essayant de persuader Stanton que ces histoires n'étaient que de stupides légendes. Mais Henry resta campé sur sa position.
« J'espère ensuite que vous arrêterez de la ramener avec vos histoires », finit-il par dire en déposant quelques billets de cinq euros sur le comptoir.
Il sortit du bar s'en dire un mot à ses camarades. Quand il disparut au coin de la rue, Jack vida la caisse de sa maigre récolte et interrogea Maurice : « Tu crois vraiment qu'il va aller là-bas ?
– Je ne pense pas... mais en tout cas nos histoires l'ont mis en rogne. Je crois qu'il faudrait arrêter quelques temps d'en discuter... au moins devant lui. »
Ils approuvèrent tous en coeur. Ils appréciaient beaucoup Henry Stanton, c'était un gars bien, plein d'humour et de compagnie agréable malgré son côté ronchonneur. Jack posa une dernière question à Antoine, une question qui le tarabustait depuis que celui-ci avait mentionné la fin tragique et supposée des soldats Allemands.
« Et les cadavres Antoine ? Il devait bien y avoir des traces non ?
– D'après ce que m'a raconté l'ami de mon père, rien n'a été retrouvé à l'époque, pas même dans les années qui suivirent... mais entre nous Jack, la grotte est tellement profonde, les corps pourraient être n'importe où. »

Les quatre acolytes se quittèrent en poignées de mains et retournèrent chacun dans leur chaumière, oubliant peu à peu la soirée au gré de leur sommeil réparateur. Demain serait un autre jour...

Le lendemain fut une journée un peu spéciale. La fête des chasseurs était organisée par le maire du village, la journée comportait un concours de pétanque, un match de football avec les vétérans du coin et un dîner avec un orchestre baptisé « Sirocco ». Maxime Lestrure était chargé des frites et des sandwiches et Jack Ribalant de la buvette. Au milieu de toutes ces festivités noyées d'alcool et des nombreux habitants venus des villages voisins, personne ne remarqua l'absence d'Henry Stanton, pas même ses amis. La journée s'écoula, puis vient le repas du soir accompagné de musique jusqu'à deux heures du matin.

Quand les premiers arrivants débarquèrent le lendemain matin dans le « Bar de l'univers », ceux-ci furent tous surpris puis finalement inquiet de constater qu'Henry n'était pas à sa place habituelle. Jack était derrière son comptoir à regarder la rue.
« Il est reparti ? demanda Maxime en désignant la place vide.
– Il n'est tout simplement pas venu... j'ai l'impression que quelque chose lui est arrivé, répondit Jack visiblement soucieux.
– Je vais tenté de le joindre chez lui, fit Maxime en s'approchant du téléphone.
– J'ai déjà essayé, l'arrêta Antoine, il n'y a personne chez lui. »
Le vieil homme était toujours accoudé à sa table de prédilection, on aurait dit qu'il n'avait pas bougé de là depuis deux jours.
« Alors on attend plus », déclara Maurice Bergman qui venait d'entrer dans le bar et avait surpris la conversation.
Ils le regardèrent tous, la mine grave.

Le corps d'Henry Stanton fut découvert aux alentours de midi, grâce aux indications de ses amis. À l'entrée de la galerie se tenaient pratiquement l'intégralité des 350 habitants du village. Personne ne vit directement le cadavre, mais beaucoup auraient souhaité pouvoir le faire, certains s'étant même déplacés spécialement pour ça. La dépouille de Stanton était bien emballée dans un sac mortuaire à l'abri des regards indiscrets. Il défila devant les yeux des villageois jusqu'à ce qu'il fût dans l'ambulance. Une fois le fourgon disparu et l'attroupement décimé, il ne restait plus que les gendarmes, les quatre amis d'Henry et deux ou trois personnes qui n'avaient rien d'autre à faire. C'est Antoine qui finit par s'avancer le premier vers le capitaine de gendarmerie, occupé à donner des directives à ses gendarmes.
« Robert ? »
Antoine le connaissait bien, il avait été à l'école avec son père.
« Bonjour Monsieur Remeyer, vous voulez des explications ? demanda le capitaine avec un regard compréhensif.
– Oui, nous aimerions que tu nous expliques ce qui c'est passé. »
Maurice, Maxime et Jack s'avancèrent à leur tour en direction des deux hommes.
« Pour tout vous dire, votre ami est mort d'une crise cardiaque. On a retrouvé son corps dans la cavité, vingt mètres plus bas. Apparemment il s'est pris les pieds dans des branchages qui traînaient là depuis mathusalem et dans la panique il s'est complètement écorché la jambe et le tibia en essayant de s'extirper de là. Il a dû avoir une peur bleu, le pauvre homme avait le regard si... effrayé. J'ai jamais vu le visage d'un mort exprimant autant la peur. On a récupéré sa lampe... elle était encore allumée et beaucoup trop loin pour lui, il a dû la laisser tomber pendant qu'il se dépatouillait avec les branches. Le pauvre homme n'a pas pu s'en saisir... s'il l'avait fait, il aurait pu découvrir ce qui retenait sa jambe et son coeur n'aurait jamais lâché... il serait encore parmi nous aujourd'hui, je suis vraiment désolé messieurs.
– Ce n'est pas possible », murmura Maurice qui semblait le plus touché.
Il ne put retenir ses larmes bien longtemps.
« Vous pensez qu'il aurait pu voir quelque chose ? demanda Maxime Lestrure.
– Je veux bien mais quoi ? interrogea le gendarme avec une certaine surprise.
– Je ne sais pas... une bête par exemple », répondit Antoine Remeyer.
Antoine ne voulait en aucune manière aborder les histoires de nazis ressuscités, mais il désirait ardemment que les morceaux du puzzle se remissent en place sous peine de perdre la boule.
– Peut-être bien, fit le capitaine qui paraissait réfléchir à cette hypothèse. Mais je ne vois pas ce qui pourrait vivre dans un endroit pareil. »
Il fronça les sourcils, ses yeux étaient rivés sur l'ouverture qui ressemblait d'ici à un fond de chiottes négligé envahi de calcaire.

Quand ils furent tous sur le point de regagner leurs pénates, le capitaine les interpella :
« J'oubliai ! Mes hommes ont retrouvé ça dans la caverne, à quelques mètres du corps. »
Il saisit quelque chose sur le siège passager et l'agita sous leurs yeux.
« Est-ce que ça lui appartenait ? » demanda-t-il.
Les quatre amis restèrent muets de stupéfaction.
« Non... ce n'est pas à lui, murmura Maurice après plusieurs secondes de silence.
– Jamais vu ça », avoua à son tour Jack dont le visage avait pris dix ans d'un coup.
Abasourdis, Maxime et Antoine ne tardèrent pas à donner également leur réponse.
« Très bien, s'exclama le capitaine, je crois que vous savez tout.
– Merci Robert », s'empressa d'ajouter Antoine qui était visiblement pressé de s'en aller d'ici.
Dans un geste déplacé, le gendarme déposa la casquette S.S sur son crâne et se reluqua dans son rétroviseur : « Elle me va plutôt bien vous ne trouvez pas ? »
Les quatre amis s'éloignèrent, laissant le gendarme simuler le salut nazi de manière grotesque et scandaleuse pour un homme de sa fonction.

Les mois qui suivirent, aucun fait nouveau ne vint éclaircir la mort d'Henry. De nos jours, le « Bar de l'univers » est toujours fréquenté par Antoine Remeyer et sa bande, mais des jeunes écervelés sont venus s'y ajouter. Et quand ceux-ci, ivres d'alcool, demandent un peu trop lourdement aux anciens du bar de leur raconter leurs histoires de fantômes, Antoine, Maurice et les autres ne se gênent pas pour dire qu'Henry Stanton s'était fait avoir par des spectres nazis qui vivaient dans la grotte depuis 1942...

La légende continue...

Auteur : Eric Fesquet

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