Lesté de Cailloux

Illustration : Lesté de Cailloux

« Ouvres-toi, saloperie ! »

Quand Jacques perdait son calme, il valait mieux ne pas être présent.
La chose doit être vraie pour tous les croque-morts, d'ailleurs. Surtout quand ils s'adressent à un cercueil.

Henry préférait ne rien dire. Plusieurs réflexions lui venaient concernant la difficulté d'ouvrir un cercueil qu'on a soi-même scellé, concernant le travail bien fait, et les bocaux de confiture. Mais son expérience lui avait appris qu'il valait mieux ne rien dire, ne jamais rien dire, quelque soit la situation.
La pluie battait les vitres, de toute façon. Son fracas rendait toute discussion impossible.
Et le couvercle du petit cercueil céda enfin.

« Merde, jura Jacques, Il est foutue maintenant. »
A l'intérieur, le cadavre du nouveau-né attendait qu'on l'ensevelisse.
« Ils en sauront rien.
— Hein ?
— Je dis : ils n’en sauront rien. Ils verront juste le cercueil.
— Mais quand même.
— Quoi ?
— Nan, je disais que quand même... »
Henry n’aimait pas crier.

Jacques n’aimait pas non plus le bruit et la fureur. Ils furent donc tous deux heureux lorsque Henry trouva le moyen d’abréger la conversation.
Le collectionneur sortit de sa sacoche une bourse remplie d’or. Il la fit rebondir dans sa main pour en faire entendre le salivant cliquetis, mais la pluie battante masqua le tintement de la corruption.
Jacques refermerait le cercueil, et le ferait enterrer, lesté de cailloux. Les parents viendraient peut-être pleurer une dernière fois sur le corps absent de leur enfant mort-né, mais qu’importe ! Jacques était lassé des larmes. Cette bourse, avec ses économies, l’aiderait sûrement à trouver un travail moins démoralisant.

« Mais tu l’ouvres pas ici.
— Hein ?
— Prends-le et dégage ! Je ne veux pas de ta chirurgie ici.
D’accord. Merci, et à bientôt. »

Henry sortit de l’arrière-boutique avec son cadavre sous le bras, emmailloté comme un jambon.
Il marcha vite, autant pour fuir la pluie que pour s’éloigner du lieu de sa maudite transaction.
Et devant sa maison, il vit une silhouette qui l’attendait. Il crut un moment apercevoir la faucheuse, et il entendit “nofech” murmuré à son oreille, mais il n’y avait personne à côté de lui. Il se retourna ; personne derrière.
Il traversa la rue et entendit à nouveau un murmure.

« Tu as des nofechs. »

Il grelotta, ses vêtements étaient trempés. Il pourrait bientôt s’abriter auprès du feu. En s’approchant, il vit que c’était une femme qui semblait l’attendre. Une grande femme à la peau sombre, vêtue d’une tunique courte, ne craignant apparemment pas la pluie. Il ouvrit sa porte tandis qu’elle le fixait d’un regard intense. Il baissa la tête et s’engouffra chez lui.

« Vous avez de nombreux nofechs. »
C’était elle qui murmurait, mais il l’entendait comme si elle était penchée sur son épaule.
Lorsqu’il referma la porte, la femme était entrée.
« Est-ce que... Excusez-moi, que vous... Que voulez-vous ?, bégaya-t-il.
Cet enfant est mort sans avoir eu le temps de rêver. Il n’a suivi que les songes de sa mère. »

Henry hurla de peur, et partit se réfugier dans sa cave.
La femme le suivit. A la lueur du feu, Henry pu voir que sa peau était d’un noir d’ébène.

« Que me voulez-vous ? »
Elle s’approcha de son armoire, et l’ouvrit, comme si elle n’était pas fermée à clef.
« N’y touchez pas ! », hurla-t-il.
Mais elle semblait ne pas l’entendre.
Elle vit sa collection de rubis.
« Mes cauchemars sont peints en rouge. Nofechs, larmes de sang.
— Comment connaissez-vous le nom secret de ces pierres ? Comment saviez-vous où elles étaient ?
— Le rouge est la couleur de la passion et de la jubilation. Le rouge est la couleur des expéditions en soi, au plus profond de l'inconscient. Mais par-dessus tout, le rouge est la couleur de la rage et du feu. Tu as touché les nofechs trop souvent.
— Vous êtes venue me voler, n’est-ce pas ?
— Ces larmes ne m’intéressent pas. Mais si tu en as, et si tu cherches aussi à extraire des saphirs, alors tu détiens peut-être la roche que je cherche. »
Henry trembla encore plus fort. Comment pouvait-elle savoir qu’il voulait extraire un saphir ?
« Montre-moi tes roches.
— Pourquoi vous ferais-je confiance ?
— Montre-les moi et je t’aiderai à extraire le saphir sans le perdre.
— Vous savez faire ça ? »
Elle ne répondit pas, mais Henry connaissait la réponse. Oui, elle savait. Elle savait de nombreuses choses.
Il lui ouvrit ses armoires, elle vit ses pierres précieuses, toute sa collection. Et elle vit ce qui l’intéressait.
« Je veux celle-là, dit-elle en pointant du doigt une roche d’un vert translucide.
— Non, pas celle-là, elle est introuvable. Je ne suis même pas sûr de ce que c’est. l’éclat de la perle, la structure du cristal de roche. Mais ces veines vertes... On pourrait croire à une fleur marine qui a gelé au point de cristalliser.
— C’est exactement ça. Algues fossilisées, eau lunaire morte.
— L’eau lunaire ! »
Henry n’en revenait pas, il avait dans sa collection une roche provenant de la lune, une parcelle de l’ancienne mer sélénite.
« Il me la faut, répéta la femme noire.
— Jamais ! Plutôt mourir !
— C’est envisageable. »
Henry pâlit, et la femme s’approcha. Elle saisit le corps du mort-né, et enleva ses langes devenues linceuls. Elle le coucha sur la grande table, et s’arma d’un coutelas.
« Regarde bien. Comme tu le sais, chaque âme pure a un saphir à la place du cœur. Celui qui meurt avant d’avoir crié une première fois porte encore ce saphir en lui-même. Mais il est aisé de le perdre. Tu dois d’abord inciser les paupières. Puis tu retournes le corps, et ouvres le dos. Retire la colonne vertébrale, os par os, puis plonge ta main ouverte dans la dépouille. Ne la referme que sur le joyau, ne la retire qu’avec le joyau en main. Sans cela, tu le perdrais. »
Henry suivit l’opération, la mâchoire pendante, et mémorisa chaque étape. Il avait tenté deux fois déjà d’extraire un saphir, et avait failli deux fois. Devant lui, la mystérieuse femme ouvrit l'enfant, récupéra la pierre bleue, et lui tendit.
« Comme promis, dit-elle, Puis-je savoir à quoi te servira la pierre céleste ?
— A... A ma collection.
— Simplement l’entreposer dans une armoire accessible à personne ? Ne sais-tu pas que placée dans la bouche d’une femme, elle peut révéler la vérité ? Chez moi, cette pierre sert aux tribunaux et aux poètes.
— Savez-vous ainsi de nombreuses choses sur les pierres précieuses ?
— Les nofechs, que tu appelles rubis, peuvent ressusciter les animaux tués pour leur chair. Porter une Célestine assure une mort durant le sommeil. La chalcopyrite... Mais attends, ne sais-tu rien de ces joyaux ?
— Je sais où les trouver, comment les tailler.
— Mais comment les utilises-tu ?
— Je les collectionne.
— C’est absurde. Autant collectionner des armes.
— Certains le font. Tout peut se collectionner.
— N’es-tu pas intéressé par leurs pouvoirs ?
Oh si, bien sûr, ça leur donne plus de valeur. Maintenant que je connais la puissance de ces rubis... En plus de leur rareté. En plus de leur beauté...

— Me paierais-tu pour mes connaissances ? Je peux t’apprendre la valeur de chacune de ces pierres.
— Oh oui, apprenez-moi ! J’ai de l’or pour vous payer.
— Je ne veux pas d’or, déclara calmement la femme, Je veux la roche lunaire. »
Henry faillit crier. Mais il devait réfléchir. La roche était la pièce maîtresse de sa kyrielle, une authentique algue fossilisée de l’ancienne mer sélénite ! Toutefois, les connaissances qu’il gagnerait ne valoriseraient-elles pas le reste de sa collection ? Il avait d’autres roches encore non identifiées. Peut-être possédait-il sans le savoir un oeil de serpent tacite, une dent-dague de rasqwar, un fragment de la rutilante tortue des Esseintes, un reflet de sable hispanique, une double flammèche de Lens...

« A quoi vous servirait cette roche ?, finit-il par demander.
— A forger une lame qui armera mes frères.
— Ah, je n’ai que faire de vos querelles magiciennes !
— N’as-tu pas pris parti dans les guerres qui ont cours ?
— Je fêterai la victoire avec les gagnants.
— Tu pourrais combattre de nombreux sorciers à l’aide de tes obsidiennes. Quel que soit le camp que tu choisirais, tu pourrais lui être utile.
— Je ne veux pas choisir de camp.
— Oui, très bien, j’ai compris que tu gardais tes joyaux pour toi seul. Mais qu’en est-il de notre marché ? Mes connaissances contre la roche ? »
Henry réfléchit encore un instant, puis accepta. La tentation était trop grande. Quels mystères pouvaient cacher ses hydrophanes ?
« Très bien, sais-tu lire ? Je vais te confier un volume. Il te dira tout sur tes précieuses pierres. Je serais de retour lorsque la lune sera complète. »

Trois jours, calcula Henry. Trois jours à attendre.
Et durant trois jours, la pluie ne s’arrêta pas. Pire encore, la foudre vint accompagner les trombes d’eau.
Henry revenait de chez sa vieille mère lorsqu’il vit la femme, noire comme la nuit, droite comme la pluie, l’attendre à nouveau devant sa maison.

« Tu sembles triste. », entendit-il murmurer à son oreille.
Il attendit qu’ils soient entrés pour lui répondre.
« Ma mère est effrayée par l’orage. Je crains qu’elle ne meure de peur.
— Tu t'inquiètes donc pour les autres ?
— Vous avez mon livre ?
— Le voilà. Je te conseille de lire le chapitre vingt-sept avant tout. Celui sur les agates. »
Il saisit le volume, et donna, non sans réticence, la roche lunaire.
Pressé par la curiosité, il ouvrit le livre au chapitre conseillé, et y lut que les agates, portées en boucles d’oreilles, rendaient sourd aux orages.
Il voulut remercier la femme noire, mais lorsqu’il releva la tête, elle était partie.
Quelques jours plus tard, Henry offrit des boucles d’oreille à sa pauvre mère, qui dormit enfin tranquille.
Lorsque le soleil revint, il offrit un collier d’aigue-marine à la belle Lucie. Ils se marièrent et eurent deux fils que l’on appelait ‘les petits rois’ car ils portaient fièrement des couronnes serties de petits joyaux. L’un d’eux alla étudier en ville, et devint un glorieux professeur. L’autre reprit la boutique de son père, et fit fortune. Ca n’était pourtant qu’une petite boutique vendant des bibelots scintillants.
« D’où viennent toutes ces belles choses ?, demanda un jour une cliente.
— Mon père les collectionnait. Il a un jour décidé d’en faire profiter d’autres que lui... Mais j’oubliais ; Madame Samson m’a dit que vous étiez souffrante ? Allez-vous donc mieux ? Tenez, je vous conseille ce bracelet de jade, il ira très bien avec le vert de vos yeux. »

Auteur : Nico Bally

Illustration : Lesté de Cailloux de Vladheim (Hugues Perrin).

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