« De quoi souffrez-vous, Joanna ? »
Assise sur une chaise de paille, bercée par la chaleur de la cheminée du hall du modeste manoir, elle était perdue dans sa contemplation. Elle observait au loin le découpage de l'horizon offert par le massif montagneux des Cévennes, dialogue entre une étendue brune de forêts de châtaigniers et un ciel parfaitement bleu saupoudré de vapeur nuageuse.
« De ne pas comprendre. Toutes ces investigations chez ces gens, ces archives, ces voyages incessants à travers l'Europe... Je suis fatiguée d'attendre. Je réalise que trente années passées exclusivement sur cet objectif sont inutilement longues pour retrouver un père... Si seulement au moins je savais pourquoi il est mort ! Hormis ce diable d'objet sur lequel j'ai enfin mis la main dessus, je n'ai aucun indice. L'a-t-il vraiment porté ?
— Je ne sais pas, mais il semblait y tenir plus qu'à sa propre vie. » Joanna tenait, entre ses mains mouillées de larmes, un masque blanc.
« Sir Lloyd, je doute de pouvoir comprendre. S'il vous plaît, expliquez- moi une dernière fois avec vos mots à vous, le pouvoir du masque neutre. »
Ils étaient tous les deux aussi seuls dans ce grand salon que dans leur vie respective. Malgré sa toge couleur ocre plus décorative que pratique et brodée de symboles familiaux, Sir Lloyd bondit avec vigueur et élégance en s'approchant délicatement de Joanna pour lui prendre les mains, puis lui murmura : « Essayez de vous rappeler de votre enfance, de votre innocence. »
— Comme ces rares moments de joie avec mon père, soupira-t-elle.
— Et bien le masque neutre vous redonne cette innocence. Lorsqu'il recouvrira tout votre visage, aussi blanc qu'inexpressif, alors plus aucun trait de caractère ne pourra ressortir de vous. Ni aucun mot. Alors, sans nom, sans âge, sans mot, et sans croyance : vous regarderez votre environnement sans le moindre jugement.
— Cela n'est pas possible ! Le jugement est nécessaire au partage des émotions, à la vie en société, à la justice, à tout ça !
— Mais pas avec le masque neutre Joanna ! Car il vous donne le pouvoir de regarder, entendre, sentir, goûter, toucher des choses comme une première découverte. La communication entre les individus n'est plus la cause de souffrance, car vous ne jugez plus ce que l'on dit sur vous.
— Si trente ans d'étude m'ont permis de comprendre une chose, c'est bien que le jugement est à la base des souffrances. Et que mon père en a payé le prix.
— Oui Joanna, et le masque neutre s'affranchit de cette prison du jugement. Avec lui, toutes les intentions fondamentales et la pensée du mental s'harmonisent dans l'action. La neutralité est alors atteinte. Le masque neutre est le secret de la paix intérieure. »
Joanna caressait le masque comme une peau de bébé, et son visage traduisait une profonde mélancolie empreinte de scepticisme. Soudain trois bruits sourds et violents retentirent, ponctués de bruits de sabots. La grande porte du hall, aussi lourde qu'ancestrale, vibra sous les coups d'assaillants extérieurs.
« Nous avons un mandat d'arrestation ! Veuillez immédiatement ouvrir ! »
Joanna changea de couleur : d'abord écarlate puisque son sang ne fit qu'un tour, elle devint jaune d'inquiétude, puis vert pâle de peur.
« Je suis désolé Sir Lloyd... Je peux me rendre, il ne recherche que le masque que j'ai volé au musée !
— Hors de question ! C'est désormais votre masque, lui seul vous permettra de vous apaiser ! Il vaut mieux que vous vous enfuyiez, je vais les retarder. Sortez par cette lucarne et suivez le chemin qui mène au col pour trouver Hervé ! »
De nouveaux coups résonnèrent sur la porte : « Dernier avertissement ! »
Joanna, empêtrée dans la peur, restait immobile tout en observant Sir Lloyd qui sortait d'une armoire précieuse un masque de couleur rouge au long nez pointu.
« Le rouge est la couleur de la bravoure et de la détermination. Mais aussi du sang et du danger. Êtes-vous réellement déterminée à obtenir des réponses ?
— Oui... Mais qui êtes vous vraiment ?
— Un ami qui vous a attendu trop longtemps. Maintenant, allez-vous-en !» affirma-t-il sèchement, comme sous l'emprise d'une force extérieure.
Il enfila immédiatement le masque qui ne laissa filtrer que son regard noir amplifié, et dans une subite rafale de vent, Sir Lloyd se transforma en une forme nouvelle : un ovale parfaitement écarlate et brillant, comme un cigare géant de la taille d'un humain qui flottait avec grâce au dessus du sol. Elle n'eut pas le temps de s'approcher que l'ovale était déjà en train de hurler comme un renard enragé. Joanna, paniquée, décida de courir. Loin. S'évadant par la lucarne étriquée, elle entendit des cris horribles et stridents. Elle osa à peine se retourner furtivement, ce qu'elle regretta. Le grand ovale rougeoyant s'était aplati et ressemblait à une monstrueuse étoile de mer dont une demi-douzaine de membres avaient poussés. Ils s'étaient allongés de plusieurs dizaines de mètres en direction de la porte d'entrée, et s'ondulaient comme une fine algue soumise aux courants sous-marins. En son centre, l'étoile avait un grand oeil ouvert, qui clignait très rapidement, avec des cils qui s'apparentaient à une crinière rousse de cheval et qui se déversaient jusqu'au sol. Joanna ne voyait pas le moindre des assaillants à cause de son champs de vision réduit, mais imagina, à l'instant précis où des cris et des coups de feu résonnèrent, la possibilité qu'ils fussent tous en train de mourir empalés par les bras saillants de l'étoile assassine. Cette vision cruelle l'horrifia, ce qui lui permit de redoubler de détermination pour s'enfuir vers le calme. Ou vers la folie.
Sereinement, Hervé observait le paysage debout sur un rocher : il évaluait à travers les différences de teintes de la végétation la santé de sa montagne. Il en était le guérisseur, et ses élevages de brebis et de veaux d'altitudes le pansement symbiotique. Hervé semblait perdu dans ses pensées, épaulé contre un arbre, quand Joanna l'accosta. Elle était dans un état de panique évident, ses vêtements usés par une course haletante et ses yeux exorbités et sanglotants.
« Bonjour... je cherche... Hervé, demanda-t-elle à bout de souffle.
— merdalhona ! » Cria-t-il, en se démembrant étrangement, comme un pantin de bois. Quand il se retourna vers Joanna en remontant son pantalon dépareillé d'une main et en brandissant son bâton de l'autre, elle comprit que la communication s'annonçait folklorique mais ne réussit à esquisser le moindre sourire.
« Qu'escé lui voulé ? hurla l'homme au visage mal rasé sur un ton revanchard.
— Je m'appelle... Joanna... Est-ce vous Hervé ?
— Bé si ! » Répondit-il en souriant. Il lui tendit silencieusement une gourde qu'elle but avidement. Petit goût de terre, pensa-t-elle.
« Merci ! J'ai besoin d'une... protection. J'ai eu des problèmes... avec les autorités, et Sir Lloyd m'a...
— Loïdé ? Qué ventarda çui-là ! » Cria-t-il en brandissant son bâton, se coinçant cette fois-ci dans des branches. Alors qu'il s'en dépêtrait, Joanna dévoila le masque neutre de son sac, qui provoqua immédiatement un grand cri d'admiration.
— Lo masca neutra !
— Oui. C'est... le masque neutre qui a appartenu à mon père.
— Lo pèire, lo masca ? Vénez, vénez ! »
Le visage d'Hervé s'était adouci, sa barbe rêche était devenue une mousse hivernale et son teint s'était coloré de carmin. Sa bouche était ornée de deux dernières dents qui dessinaient au beau milieu de son sourire, deux autres petits sourires. Ils empruntèrent alors un sentier dérobé et arrivèrent rapidement sur un col offrant un point de vue panoramique qui émerveilla Joanna. Hervé émit un gloussement rauque en prononçant quelques mots d'occitan prémâchés, et pointa nerveusement en direction d'un lieu en contrebas : plusieurs véhicules bleu marine empruntaient une route qui menait jusqu'à leur emplacement.
« Ils ne doivent pas m'arrêter, s'il vous plaît Hervé ! C'est mon masque qu'ils recherchent... » Eclata-t-elle en sanglots.
Hervé restait dubitatif en se grattant la tête, hypnotisé par le défilé d'autorités bleutées qui se noircissait peu à peu, lui suggérant une transformation en cortège funéraire. Il se raidit brusquement, ouvrit rapidement sa besace pour en sortir un masque vert représentant un visage souriant avec de grandes oreilles, et l'attacha aussitôt à son visage. Joanna, surprise par la vitesse à laquelle il l'attrapa par la main, fut forcée de le suivre en courant et ils se fondirent dans un chemin peuplé de végétaux épineux. Hervé se métamorphosa subitement en un nuage de fumée verte, et Joanna fut horrifiée de découvrir qu'elle n'était désormais plus tirée par un bras poilu et maigre de paysan montagnard, mais par un amoncellement difforme de bestioles verdâtres. Des lézards, serpents, et autres reptiles verts la tenaient par le poignet et lui grimpèrent dessus en se faufilant sous ses vêtements. Gesticulante, Joanna ne put empêcher que la nuée s'étende jusqu'à ses pieds pour y former un tapis qui se déplaçait toujours à vive allure.Tétanisée de peur, Joanna ne put crier mais lâcha prise, arrêtant net sa course. Pourtant immobile, elle voyait toujours les broussailles du paysage accélérer leur défilement : les reptiles avaient formé un siège dans lequel elle était assise, entouré d’une sphère de protection profilée de la forme d'une tête d'une vipère géante, qui serpentait harmonieusement à travers les branchages fouettards. Joanna observait le monde végétal et minéral se dérouler à toute vitesse de l'intérieur de son véhicule reptilien qui mesurait désormais une dizaine de mètres, en éprouvant un mélange de peur et de confort aussi inextricablement lié que paralysant. En quelques minutes, le voyage qui lui aurait pris deux heures de marches se termina comme arrivé à un terminus. Ses nouveaux animaux de compagnie auxquels elle n'eut guère le temps de s'attacher, se retirèrent dans la lisière de la forêt comme dans une évasion turbulente. Seule et perdue, Joana marcha quelques minutes le long du sentier devenu exclusivement rocailleux en direction du seul objet rassurant des alentours, une vieille église catholique romane dotée d'une façade sobrement sculptée et rongée par des siècles d'érosion.
L'intérieur calme était plein d'une richesse matérielle insoupçonnée : des fresques, et des sculptures représentant des saints catholiques, des vitraux chatoyants, et un orgue recouvert de poussière et de feuilles d'or. Seuls les cierges allumés témoignaient d'une récente activité pieuse. Sa rencontre avec un homme en soutane pourpre la rassura :
« Bonjour Joanna. Je suis le frère Michel, et je suis au courant pour le masque neutre. Veuillez pardonner la rudesse de notre ami Hervé, mais il faut le comprendre, il rencontre rarement des gens aussi importants. J'espère que ce voyage vert ne vous aura pas déplu, et vous aura inspiré sur le caractère sauvage de la nature. Je vous propose de vous restaurer rapidement avant que nous finissions notre voyage.
— Oui... mer-merci, bégaya Joanna en suivant l'homme de foi. Il se passe des choses étranges, je suis perdue... Je crois que je ne suis pas la bonne personne... Ce n'est peut-être qu'un malheureux hasard qui m'a amené ici !
— N'ayez aucune crainte. Si vous avez le masque, c'est qu'il est pour vous. Il est nul question de destin écrit, ni de hasard incroyable... Il s'agit simplement d'un message que vous avez reçu.
— Un message ? Pourquoi ?
— Oui. Un message pour votre salut.
Ils traversèrent toute l'aile gauche de la nef. De belles mais vieilles illustrations peintes étaient parsemées partout sur l'enceinte de l'église, témoignant la grande variété des époques traversée par le bâtiment. Elle se crut à ce moment précis plus dans une brocante que dans un lieu saint.
« Je suis désolée, mais je ne crois pas en Dieu.
— Ne soyez pas désolée, c'est votre liberté de croyance, sourit-il. Mais je n'ai nullement mentionné Dieu, car je pensais plutôt à votre père.
— N'importe quoi ! Je ne crois pas que ce soit un quelconque message de lui. Je trouve que vous mettez beaucoup trop de valeur dans cet objet, ce n'est qu'un masque blanc qui a été, à un moment donné, entre les mains de mon père !
— Ne vous mentez pas à vous-même, s'il vous plaît ! Ce n'est pas nous, mais vous qui lui donnez autant de valeur. »
Le visage de Joanna était devenu d'un bleu éclatant grâce à une colonne de lumière projetée par un vitrail. Il reprit avec une voix pleine de sympathie : « Si vous n'aviez pas attaché autant d'importance à ce masque, vous ne seriez pas ici en ma compagnie. Donc c'est bien un message que vous avez accepté, en tant que croyance, en tant que foi. Que représente le masque neutre pour vous ? »
La projection colorée des vitraux remontait le long des murs à mesure que le soleil se couchait, et le visage de Joanna était désormais superposé avec le symbolique visage du visage d'un Saint.
« Le masque neutre est une allégorie de la dissociation entre conscient et subconscient, entre émotions et mental, entre l'action et la réflexion... Je pense que ce masque était un outil de travail utilisé par mon père pour guérir les malades mentaux dont il s'occupait. J'ai rencontré des gens qu'il a vraiment soignés ! Et certains de ses collaborateurs m’ont confirmé la qualité exceptionnelle de son travail, pour ne pas dire révolutionnaire. Mais on s'est opposé à lui... Pourquoi ? Comment sa mort est-elle liée à ce masque ? Qui sont ses ennemis ? »
— Je crois que vous vous posez trop de questions. »
Frère Michel changea radicalement d'attitude et regarda le plafond de la nef, comme plongé dans une fervente prière. Au loin, Joanna entendit le grondement répétitif d'une machine qui s'approchait. Il trancha : « Il faut nous dépêcher, nous n'avons plus assez de temps ! »
Le frère Michel se dirigea d'un pas enlevé vers l'autel, effectua un vif signe de croix, et se mit à genou. Non pour prier comme elle le crut dans un premier temps, mais pour fouiller sous la table de pierre. Cliquetis. Elle se retourna et aperçut au fond d'une aile de la nef un nuage de poussière qui dévoila une porte entrouverte de pierres blanches très anciennes. « Voilà la meilleure solution qui nous mènera tout droit au fond de l'abîme. »
La descente fut longue et inquiétante, l'escalier chutait vers les profondeurs terrestres telle une couleuvre se tordant de douleur, emprisonnée entre les griffes d'un aigle. Les parois humides reflétaient la lumière de la torche, et révélaient une activité foisonnante de petites entités vivantes, de la mousse paresseuse aux geckos apeurés, tout ce minuscule univers rythmé par d'abondants filets d'eau claire ruisselante. Quand ils arrivèrent sur le sol plat d'une immense caverne obscure, un chemin de dalles blanches se dessina avec les masses gluantes de champignons qui le bordaient, et les mena vers une étendue d'eau calme éclairée par un puits de lumière lunaire. Il réclama à voix haute d'être suivi de près, ce qui fut accompagné au loin par quelques couinements chantants de rats surpris dans leur paradis de sérénité et de pénombre. Ils longèrent la berge de l'étendue d'eau aux reflets bleutés jusqu'à une corniche d'où Joanna aperçut au loin sur la berge opposée, un triangle de lumière diffuse. Frère Michel fouilla dans diverses affaires et en sortit une sorte de masque bleuté. Les battements d'ailes d'une centaine de chauve-souris la surprirent et elle se recroquevilla pour s'en protéger alors qu'au même moment un vent violent emmêla ses longs cheveux, avant d'être finalement éclaboussée.
Frère Michel avait disparu, laissant au sol la torche éteinte, mais une plate-forme flottante parfaitement carrée venait de se dévoiler par sa phosphorescence bleutée. Elle se déplaça dessus, constatant la mollesse du sol, puis ce fut le sol qui se déplaça sur les eaux, en direction de l'autre berge d'où provenait la lumière.
Arrivée dans le grand puits de lumière, elle leva ses yeux pour découvrir que le plafond n'était plus de pierres mais d'étoiles puisqu’elle se situait au fond d'une imposante grotte verticale mesurant au moins deux cents mètres de profondeur. Puis, elle baissa les yeux et réussit à distinguer son étrange embarcation d’azur qui flottait dans une eau limpide : c'était grand cube parfaitement bleu de quelques mètres de large, avec sur ses faces latérales immergées des nageoires vibrantes, et sur la face arrière une queue lancinante. La face supérieure sur laquelle elle se tenait faisait surgir de son centre un aileron qui lui arrivait à la taille et qu’elle avait pris pour une rambarde. Elle le toucha : c'était vivant. Lorsqu'elle arrima sur la berge, elle observa la face de la boîte vivante qui l'avait transportée : deux petits yeux justes sous la surface de l'eau surmontaient une énorme bouche avec deux lèvres de couleur indigo. Le poisson cubique lui sourit comme pour aspirer de l'eau, dévoilant l'intérieur de couleur pourpre et plein de dents de tailles variables, des canines acérées aux fanons luisants.
Il la referma en expirant un fort courant qui agita la surface de l'eau et brouilla sa transparence, puis Joanna vit le cube s’éloigner rapidement et se défaire en un banc d'un millier de petits poissons qui s'agitèrent dans tous les sens avant de se disperser dans un chaos indescriptible.
« Quelle heureuse surprise ! Je vous attendais ! » Sembla s'exclamer une vieille femme avec une voix aiguë.
Joanna se retourna en sursautant pour découvrir que la lumière triangulaire émanait de l'intérieur d'une tente cachée dans la pénombre d'une excavation. Il n'y avait personne. Elle n'hésita qu'une fraction de seconde en s’approchant, et y pénétra bien décidée à y obtenir une réponse.
Elle s'installa sur une chaise composée de mousses de couleurs vertes et rousses, ornée sur ses angles de carapaces de scarabées. Elle restait silencieuse en attendant que la vieille femme au long nez qui se trouvait en face d'elle et qui n'avait pas encore prononcé de nouveaux mots, lui serve le thé qu'elle était en train de préparer sur le petit feu central dans un réceptacle en os rempli d'eau, évoquant le crâne d'un poulain ou d'un âne.
« Je ne comprends pas ce que je fais ici, rompit Joanna en fronçant les sourcils.
— D'après vous ? » Répondit-elle en montrant du doigt le pan de sa tente. En plus d'une panoplie de masques aux formes et couleurs variées, parfois effrayantes ou comiques, Joanna aperçut de nombreux ornements d'os, de plumes et de carapaces insectes décorant toutes les hauteurs de l'humble demeure.
Elle sortit le masque neutre de son sac : « Oui, je crois que tout a commencé avec ce masque là. Je crois que cela a un rapport avec mon père. Comment est-il mort ?
— Calme et heureux, répondit-elle en servant le thé dans des coupoles en bois ornées d'une plume.
— J'ai du mal à vous croire après toutes mes recherches... et que sont ces masques aux pouvoirs étranges ?
— Les esprits des couleurs et des émotions, chuchota la vieille.
— Et le masque neutre, quelle émotion incarne-t-il ?
— L'être essentiel, libre et sans jugement, répondit la vieille en posant un regard exorbité sur son invitée.
— Si je le mets que se passera-t-il ?
— Vous serez libre...
— Mais si j'ai pas envie ?
— N'avez-vous pas envie d'être libre, comme votre père ? » Conclut la vieille femme.
Joanna était en proie à une souffrance terrible. Tout ce chemin, la tournure étrange des événements, ces efforts consentis, ces sacrifices, tout cela pour rien. Elle s'attendait à avoir une réponse claire et libératrice, elle n'avait obtenu qu'un lot de réponses symboliques et abstraites, mélangées à des croyances régionales. Or, tout semblait pudiquement caché dans ce masque. Déterminée, elle décida de le poser sur son visage, en dégageant attentivement ses longs cheveux pour l'attacher soigneusement.
Elle haleta comme étouffée par la chaleur, sentant son souffle caresser tout son visage et sa sueur perler le long de ses narines comme des torrents souterrains. Son angoisse de vivre cet instant précis, qu'elle redoutait tant, n'était plus dans son imagination en tant que supposition probable mais bien en train de se réaliser. Emprisonnée, serrée, comprimée, bâillonnée, ligotée, séquestrée par un objet extérieur à elle. Elle s'efforça de se répéter le mode de fonctionnement du masque neutre : regarder l'environnement sans le moindre jugement... Mais elle se jugeait elle-même incapable d'y arriver. Écrasée sous cette contrainte, elle explosa en sanglot, lâcha prise, se détacha de son jugement. « Qui suis-je ? Quel est mon but dans la vie ? »
Elle oublia toutes les questions et se retrouva seule, en face de formes et de couleurs inconnues. Il y avait tant à faire de ce foisonnement d'informations, de perceptions, de couleurs, de senteurs, d'odeurs.
Il y avait tant à construire, tant d'interprétations à créer, maintenant détachée de son passée ! Elle s'oublia et, finalement, obtint la réponse à ses questions porteuses de souffrances :
« Je suis neutre, donc je suis libre. »
Auteur : Alexandre Naudin
Illustration : Emotions inversées de Vladheim (Hugues Perrin).