Mon jardin d'hiver

Illustration : Couronné de malheur pâle

Titre original: Digging in the Garden
Traduit par l’auteur


Je n’ai pas honte d’admettre que je puisse pleurer. Pourquoi une telle admission devrait me gêner? La tristesse profonde touche l’âme de l’homme autant que celle de la femme.

Je sortis un mouchoir de ma poche et séchais mes yeux. Ceux qui me connaissent affirmeraient que je ne suis pas un homme excessivement sensible. On m’a d’ailleurs souvent dit qu’une des premières impressions que je donne aux autres est celle d’un homme stable et capable de contrôler ses sentiments.
Je gardais le mouchoir dans ma main car je sus que j’en aurais encore besoin avant que l’ancienne horloge indique la fin d’une longue heure matinale.
Un verre de whisky, l’idée sembla venir de l’extérieur de ma tête plutôt que de mon propre esprit. De toute façon, malgré son origine, je fus d’accord. Un whisky ou un porto, même un petit Cointreau, me ferait du bien.
Je tournais mon dos à la fenêtre de mon bureau qui donnait sur mon jardin d’hiver et j’approchais mon bar bien fourni.
Emotif ou pas, chacun a ses limites et récemment les miennes furent dépassées, plus qu’un homme puisse supporter.
J’avalais une bonne gorgée de whisky et je me sentis mieux immédiatement bien que je sache qu’un single-malt ne puisse résoudre tous les problèmes du monde.
Sans vraiment penser à ce que je fis je me retrouvais en train de me diriger à nouveau vers la fenêtre. Mes chaussons m’amenèrent lentement à travers le sol poli. Je me sentis comme un homme qui s’approchait du haut d’une falaise, voulant voir ce qui se trouve cent mètres en dessous, tout en ayant peur qu’un coup de vent soudain ou un pas mal placé puisse être fatal.
Je séchais mes larmes et observa le jardin. L’hiver avait ravagé les arbres, leurs branches percèrent le ciel gris comme une multitude de doigts accusateurs qui critiquent les cieux de les avoir assiégés avec la saison froide. La terre était dure due aux gelés de la veille. Un seul endroit fut épargné, situé devant la forme accroupie près de la lisière de la forêt.
Je sirotais mon verre et continuais d’observer la scène. Mon souffle embruma la vitre et mon mouchoir me servi à m’éclairer de deux manières.
Seul un fou serait dehors un matin si hostile, en train de creuser la terre à mains nues.
Ça m’oblige à me poser la question. Ma femme est-elle folle?
La réponse sembla évidente, sans aucun doute, j’espérerais alors que sa condition fusse temporaire.
En général je lisais ou travaillais sur l’ordinateur mais ce jour là je fis une étude bien particulière. J’observais ma femme comme un zoologue étudierait un animal rare, dans son environnement naturel.
Ma femme creuse dans le jardin, comme elle l’a fait hier et le jour avant hier et pendant plusieurs jours avant.
J’essuyais la condensation créée par mon souffle de la fenêtre. Elle creusait toujours, frénétiquement, ignorant le froid qui a du gelé son nez, ses oreilles et surtout ses mains qui creusèrent éperdument. Son souffle brumeux monta dans l’air et autour de sa tête encapuchonnée.
Je devrais peut-être prendre rendez-vous aujourd’hui.
L’idée me brisa le cœur. Je ne voulais point emmener mon amour voir un spécialiste mais je ne pouvais pas l’éviter indéfiniment, si cette conduite continuait cela deviendrait inévitable.
Pas aujourd’hui, ça doit être une réaction normale après tout. Peut être je le ferai demain, certainement avant la fin de la semaine. Il faut que je lui donne du temps pour se remettre sur le chemin toute seule.
Ma femme ne jeta jamais un coup d’œil vers le bureau bien qu’elle ait du réalisé que je l’observais, tout en sirotant mon whisky, déplorant sa condition lamentable.




Le rituel avait duré huit jours déjà. Elle déterrait ce que j’avais caché. Chaque jour j’enterrais le paquet, toujours plus profondément. Je travaillais avec une barre et une pelle afin de pouvoir casser la terre dure mais son obsession malsaine l’obligeait de défaire mon travail en creusant sans autres outils que ses mains.
Au même instant que je finis mon whisky ma pauvre femme termina sa tâche. Elle tenait le paquet de chiffons sales et froids dans ses bras et se basculait pendant quelques secondes avant de s’effondrer, son corps et esprit épuisés.
J’allais alors la rejoindre dans le jardin, exactement comme j’avais fait tous les matins pendant une semaine.
« Mon cœur » je la secouais doucement par l’épaule mais elle ne réagissait point. J’enlevais le paquet et le plaçais à côté du trou.
Mes larmes me semblaient gelées sur mes joues. Je tenais ma femme serrée contre moi avant de lever son corps et le porter à notre lit où elle resterait jusqu’à midi, l’heure où je lui servirai le petit déjeuner qu’elle oubliait de prendre.
« Dors, ma puce, dors » je chuchotais avant de la quitter.
Je mettais alors mon manteau, gants et bottes et allais récupérer mes outils bien familiers de ma cabane.
Je creusais. C’est difficile à dire combien de temps je restais dehors mais je pensais à ma femme et ça m’aidait à ignorer la froideur qui mordait ma chair et mes os. Si elle fut capable de défaire mon travail à la main j’ai du creuser plus profondément avec mes outils.
Je creusais à un autre endroit du jardin, comme ça elle ne saurait pas où chercher le lendemain matin.
A un mètre de profondeur j’arrêtais et essuyais les larmes et la sueur de mon visage. Je mis le colis tendrement dans le trou et le rempli de terre. Je compactais la terre aussi bien que possible afin de dissimuler ce que j’avais fait.

Il faudra donc que je reste résolu quand elle se lèvera et que je refuse de lui dire où j’ai enterré notre fils infortuné. Un jour je marquerai sa tombe, une fois qu’elle sera prête.

Auteur : Cameron Trost

Illustration : Couronné de malheur pâle de Vladheim (Hugues Perrin).

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