Songe Obscur

Illustration :

Le froid. C’est ce qui m’avait réveillé. Ça et les bras glacés qui entouraient mon corps. Des bras fantomatiques, issus d’un ailleurs sombre et inconnu. Froids comme une morsure, froids comme la mort, froids comme l’éternel.
La sensation était étrange. Etais-je encore en train de rêver ou cet homme me serrait-il vraiment dans ces bras ? Ce visage était-il une création de mon inconscient ou un doux jeune homme était-il en train de se pencher sur mes lèvres pour les effleurer d’une caresse glacée ?
« Je me languis de toi, mon immortelle aimée »
Le souffle avait atteint mon oreille juste au moment où avait sonné mon horrible réveil, me sortant de ma torpeur étrange, me laissant pantelante dans mes draps défaits.

Le château était immense et la visite promettait d’être prestigieuse. Des milliers de touristes déambulaient dans les allées de ce fort écossais, photographiant à tout va les curiosités. Je suivais mon groupe comme une somnambule, l’esprit bien loin des explications historiques détaillées de notre guide.
Je m’attardais à l’arrière, traînais mes pieds le long des tapis de brocart, laissant mon regard naviguer sur les interminables galeries de portraits.
Soudain, mon cœur manqua un battement, pour ensuite repartir de plus belle à un rythme effréné. Un visage me fixait, déchirant mon âme et noyant mon esprit dans les limbes de la folie.
Là, devant mes yeux ébahis, se tenait le portrait du jeune homme qui m’était apparu en rêve, le jeune homme qui m’avait étreint de ses bras glacés dans un songe inoubliable.
- Le trentième comte de Windharn était un jeune homme particulièrement séduisant, n’est ce pas miss ?
D’un bond, je me retournai pour faire face au vieil homme qui venait de parler.
- Comment l’avez vous nommé ?
- Arkady de Humfrey, comte de Windharn. Il vivait il y a plus de deux siècles et le mystère de sa mort reste entier.
Le vieil homme me fixait de son regard d’encre, si profond que j’avais peine à le soutenir. Je reposai mes yeux sur le portrait. Le garçon à la belle allure et au maintien parfait posait devant le paysage d’une falaise surplombant la mer. Le visage peint était si vivant qu’il me semblait voir le vent battre ses longs cheveux bruns et les embruns venir caresser la peau de sa joue à la barbe naissante.
- A l’aube de ses vingt ans, il disparut tout simplement, et plus jamais personne ne le revit vivant ou mort.
- Comment une telle chose est-elle possible ?
- Cela personne ne le sut jamais. Ses parents, fous de douleur, firent bâtir un somptueux tombeau de pierre pour honorer sa mémoire et se recueillir. Mais allez savoir ce qu’il advint de l’âme de ce garçon.
- Où se situe ce tombeau ?
La réponse ne venant pas, je me retournais pour faire face au vieil érudit, détournant à regret mon regard du portrait. La salle était entièrement vide, toutes les portes étaient fermées et aucun bruit n’était audible autour de moi.
Avais-je une fois de plus rêvé tout cela ou ma raison me jouait-elle des tours ?
« Je me languis de toi »
Le souffle de ces paroles avait fait voleter les cheveux de ma nuque, me terrifiant tout autant qu’il m’avait émoustillé. Le sang me monta aux joues, je me sentais soudain honteuse de réagir de la sorte devant les élucubrations de mon esprit au sujet d’une simple peinture.
Je décidais de quitter les lieux pour rejoindre la visite guidée. Jetant un dernier coup d’œil au portrait, je vis des larmes de sang couler le long des joues du jeune homme.

Interminable, telle avait été la journée. La visite du château avait duré une bonne partie de l’après-midi. La soirée nous avait vu parcourir les jardins en tout sens. Nos dernières minutes de temps libre nous permettait d’effectuer notre propre escapade dans les lieux.
La crypte. C’était l’endroit qui m’avait irrémédiablement attirée. Zigzaguant entre les tombeaux monumentaux, je recherchais celui de mon fantôme rêvé.
« Seul, seul dans le froid »
Un sifflement dans mes oreilles.
« Une tendre aimée pour me réchauffer »
Les murmures s’étaient changés en pleurs.
Et, enfin, je le trouvai. Le tombeau vide.
Caché dans l’ombre, sa masse imposante se laissait à peine devinée. Le petit angelot qui surplombait l’édifice avait noirci avec le temps offrant l’image d’une sombre créature aux ailes noires. Le nom sur la pierre se devinait plus qu’il ne se le lisait.
Je le susurrai lentement et un frisson me remonta le long du dos, puissant et épais comme le contact d’une main de marbre. Mes doigts frôlèrent les lettres et elle semblèrent brûler ma peau d’un froid venu de l’abîme du néant.
La pierre m’appelait, me poussait à la toucher, à prolonger encore et toujours cet incroyable contact. Plus mes doigts se glaçaient, plus des frémissements me parcouraient les membres, à mi-chemin entre la douleur et le désir. Je serrai les dents pour ne pas gémir, pour ne pas attirer l’attention et pour que cette étrange extase ne s’achève jamais.
Je m’agenouillai, appuyant l’entièreté de mon buste contre le tombeau de pierre. Le courant se renforça, la sensation de vertige s’amplifia et je sentis mon âme s’envoler hors de mon enveloppe charnelle dans un ultime hurlement muet.

Il était si beau. Mon regard ne pouvait quitter son visage au-dessus de moi. Ses cheveux se balançaient au rythme de nos étreintes. Il me semblait que je m’éveillais d’un long sommeil, que mes yeux étaient encore libérés du brouillard des limbes.
« Tu me manquais tellement, je t’ai cherché à travers les siècles pour te retrouver »
Sa voix était douce et suave, comme je l’imaginais.
Lentement, je pris conscience de mon corps. J’étais allongée sur quelque chose de souple, flottant dans un air épais et lourd. Sur moi, reposait le corps de cet homme, l’homme du tableau. Amoureusement, il me caressait de ses mains fines, explorant délicieusement l’étendue de ma peau. Son regard éprouvait plus de tendresse que je n’en avais jamais vu chez personne. Son nom fusa dans mon esprit :
- Arkady.
Un sourire illumina son visage. Je ne voyais que lui et ses immenses yeux verts qui m’enveloppaient d’une somptueuse aura bienveillante.
Mon corps se mit à bouger au rythme de ses caresses, mes hanches se cambrèrent à l’appel de son désir, mes jambes s’emmêlèrent aux siennes. Enfin, dans un souffle lent et infini, nos âmes se joignirent.

Il me semblait que le temps avait ralentit, que cela faisait des heures que je me languissais dans les bras de ce fantôme d’un autre temps, dans les bras de cet homme qu’il me semblait avoir toujours connu, dans l’étreinte de ce corps qui semblait être fait pour s’accorder au mien.
« Rejoins-moi, mon aimée »
La voix était plus profonde, plus sombre.
« Rejoins-moi ! »

- Helen, vas-tu donc te réveiller !
La main vigoureuse cessa de me secouer quand j’ouvris les yeux. Je me relevai péniblement, les membres engourdis. Tout autour de moi était sombre et froid. La douceur de mon rêve semblait s’être envolée à jamais, m’abandonnant tristement dans le monde des mortels. Devant mes yeux ahuris et embrumés se tenait mon amie qui me grondait du regard.
- Il est très tard et je m’inquiétais de ne pas te voir revenir. Comment as-tu pu t’endormir dans un endroit pareil ?
Elle souleva les épaules dans un geste d’incompréhension, la folie qui m’habitait n’était pas de son ressort. Frissonnante, elle resserra les pans de sa veste autour de son corps avant de se tourner pour s’éloigner de moi.
- Notre chambre est la numéro 23, dépêche-toi de monter avant de te transformer en morceau de glace.
Je me relevai tant bien que mal, les muscles endoloris et l’esprit évaporé. Mes mains époussetèrent machinalement mes vêtements assombris par la poussière du tombeau de pierre. Dans l’obscurité, une étincelle rougeâtre attira mon regard, quelque chose brillait à mon doigt. Sur mon annulaire trônait maintenant une magnifique bague sertie d’un grenat couleur sang.
Autour de moi, dans la crypte froide et sinistre, un long pleur s’éleva...

Ma nuit avait été sans rêve et sans saveur. Le souvenir d’Arkady ne cessait de se promener dans ma tête. A tous moments, il me semblait que je sentais encore sa main se glisser le long des courbes de mon corps, que son souffle caressait encore ma peau, que nos corps se mêlaient dans une divine bacchanale. A présent tout me semblait terne et triste, tout semblait se perdre derrière un voile de noirceur.
L’aube naissante, j’avais quitté mon lit pour retourner visiter le château, à la recherche des traces de mon Arkady. Mes pas me ramenèrent au prestigieux portrait qui siégeait dans la grande salle d’apparat.
Hypnotisée, je restais là des heures, étudiant chaque détail de son personnage, savourant la délicatesse de ses traits. Sa vision apaisa mon âme.
- Seriez-vous amoureuse d’un fantôme, jeune demoiselle ?
Le mystérieux vieillard de la veille se tenait de nouveau au centre de la pièce, son regard blanchi posé sur moi.
- C’est possible…
Les morts sont souvent exigeant en amour.
Je ne répondis pas à cette réflexion, perdue dans ma contemplation.
- Mais je vois qu’il vous a déjà ensorcelé, cette bague en atteste. Quelle tristesse cela a du être de le voir jadis disparaître sans que vos âmes ne se rejoignent après la mort! Mais tout drame a une fin et voici la clef de la rédemption…puisque je suis responsable de sa mort.
Je me tournai vivement vers lui, une colère grondait dans mon ventre :
- De quoi parlez-vous ?
Une porte claqua sur le coté et, par réflexe, je me retournai dans cette direction. Quand mes yeux revinrent se poser à l’endroit où se tenait le vieil homme, seul subsistait un livre ouvert posé sur le sol.
D’un pas nerveux, je m’avançai pour le saisir en main et l’étudier. Sur les pages étaient gravées un décor et une description succincte d’un prestigieux panorama : la falaise qui se trouvait sur le portrait d’Arkardy.

Le vent fouettait mon visage des embruns de l’océan. Les vagues, plus de vingt mètres sous moi, se fracassaient contre les rocs dans un bruit assourdissant. Les bourrasques faisaient voleter mes cheveux en tout sens, me glaçaient le corps.
Pourtant, j’étais complètement hypnotisée par ce décor, complètement en extase de me tenir à l’endroit même où s’était tenu mon Arkady des années auparavant.
Je fermais les yeux et je sentais son doux regard sur ma peau, ses bras se refermaient autour de moi dans une étreinte fascinante. Mon âme était ailleurs, en contact avec mon aimé, soumise et délicieusement envoûtée par cette présence fantomatique. Le bruit de la mer emplissait mon esprit, grondait dans mes pensées, les lavant de toutes ses attaches futiles.

Un vent plus violent se leva, mon équilibre se perdit dans ces bourrasques et mon corps bascula dans le vide de la falaise. La chute fut vertigineuse, le choc de l’océan fracassant et le silence qui s’en suivit m’apaisa enfin. Mon âme semblait déjà loin et regardait cette enveloppe charnelle s’enfoncer doucement dans l’eau profonde.
Mon corps termina sa longue descente dans les abîmes. Enfin, il toucha le fond, enfin mes courbes se posèrent sur le tapis de pierres et d’algues. Le murmure des vagues fit ondoyer une dernière fois les voiles de ma robe avant de se poser pour l’éternité.
La lueur du jour semblait si loin au-dessus de moi, si loin de mon corps emprisonné dans cet univers sombre et froid.
Ma tête pivota et mes yeux se posèrent sur mes cotés, là où reposaient les ossements blanchis d’un homme dont les orbites vides me regardaient.
« Arkady » murmurai-je dans un ultime soupir, mes poumons s’emplissant d’eau pour la dernière fois.
Mon regard se fit vide, obscur, je n’y voyais plus et les douleurs n’existaient plus. Il me semblait à présent que je flottais dans cet océan, me laissant doucement bercer au gré des courants obscurs.
Une âme brillante et puissante apparut à mes cotés, illuminant tout autour de moi, me soufflant des murmures que je connaissais. Lentement, elle m’entoura de son étreinte chaleureuse et mon cœur le reconnut.
Dans la froideur de l’océan, nos âmes s’unirent enfin à jamais…

Auteur : Ambre

Illustration : de Arianne de Blenniac.

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