Trop de livres

Illustration : Le crépuscule des damnées

Décembre 1914
Baptiste avait neuf ans, comme ses camarades, et comme eux le menton au niveau de la table : c’est à peine s’il pouvait lire les lignes qu’on lui faisait copier sur son cahier. Cela faisait un mois qu’il n’était pas retourné à l’école et on aurait dit qu’elle avait grandi pendant l’hiver. Peut-être se retrouveraient-ils prochainement dans un endroit encore plus vaste et vide avec des marches de bois dix fois plus hautes et un tableau beaucoup trop reculé pour y distinguer les leçons. On lui avait bien expliqué que cette mesure était exceptionnelle, qu’ils regagneraient les bancs de leur école élémentaire dès que celle-ci ne serait plus réquisitionnée pour abriter les blessés du front. Les événements exceptionnels s’enchaînaient cependant si vite depuis un an que Baptiste s’attendait encore à des décisions excitantes, à des bouleversements inopinés qui seraient pour lui l’occasion de nouvelles découvertes. Il y avait eu l’école buissonnière, le désintérêt subi des parents pour ses résultats scolaires. Ils avaient, pendant quelques semaines, manigancé pour préserver leur aîné de la guerre. Contre son gré, Ernest était resté à la maison, regardant partir les conscrits. Baptiste s’était alors bien amusé, jouant aux billes avec ses copains dans la rue, profitant également de la confusion générale et de la fermeture provisoire de sa classe pour observer les charrettes de blessés qui entraient dans la cour des garçons. Les garnements s’étaient félicités en chœur de n’être pas des filles, obligées de confectionner des gants et des chaussettes de laine pour les poilus encore au front. Ils n’avaient appréhendé les conséquences de la guerre que lorsque le frère de Vernon y avait perdu un bras. Baptiste et ses copains s’étaient lassés des gueules cassées, mais ils avaient continué de sillonner leurs joyeux chemins buissonniers, parcourant plusieurs kilomètres par jour, moitié courant, moitié se cachant, pour le besoin de jeux improvisés. C’était donc un groupe de camarades plus entraîné aux activités en plein air qu’à l’art de la conjugaison qui avait retrouvé ce matin le maître d’école. Demain, on apporterait des coussins, avait dit ce dernier. Les autorités n’avaient pas prévu, en ouvrant les portes de l’université aux écoliers, que les bancs ne seraient pas à leur taille. La voix de l’instituteur résonnait dans l’amphithéâtre. Il faisait froid, quelques élèves avaient gardé leurs gants pour écrire à la plume dans une position déjà inconfortable. Les taches sur les cahiers étaient bien plus nombreuses que d’habitude, mais le maître ne semblait pas pressé de vérifier les travaux des élèves. Il avait beau conserver une autorité de principe, les enfants ne s’y trompaient pas. Lui aussi prenait toute la mesure de la situation exceptionnelle et Baptiste constatait avec soulagement que la trêve dramatique qui laissait aux enfants une liberté inespérée n’était pas encore terminée. C’est avec désinvolture qu’il voulut faire rouler une de ses billes jusqu’à Vernon, deux rangées au-dessous de lui, afin de lui rendre un bien qu’il lui avait dérobé pendant leurs vacances prolongées. La bille, en sautant d’une marche à l’autre, s’était perdue au centre de l’amphithéâtre, probablement sous le bureau qu’occupait le maître d’école. Elle avait, en dégringolant, produit un son tantôt cristallin, tantôt mat et grave, selon les surfaces de métal ou de bois qu’elle avait heurtées. Ces notes disparates avaient résonné dans un silence étonné : celui des élèves qui avaient alors cessé de copier, et celui de l’instituteur fixant Baptiste et son insouciance avec tristesse, laissant paraître son regret de ne pouvoir partager cette innocence. L’enfant avait compris. La guerre. Il ne se vanterait plus, désormais, que d’avoir usé à neuf ans ses fonds de culotte sur les bancs de l’université, riant de sa précocité accidentelle, décrivant la vision cocasse de ces mômes qui atteignaient à peine les tables sur lesquelles ils devaient écrire.
L’armistice sonnerait la fin d’une scolarité en pointillés, et quelques jours plus tard, la mort d’Ernest, victime de la grippe espagnole, renforcerait définitivement la sévérité parentale. Baptiste vécut cet événement avec moins de chagrin que de crainte pour son propre avenir. Le regret d’avoir mal connu ce frère viendrait plus tard. Pour l’heure, il ne pouvait plus s’échapper. Il lui fallait réussir les longues études entreprises par son aîné, retourner à la faculté, caler, dès 1925, ses longues jambes sous des bureaux désormais trop étroits. Baptiste n’aimait pas les études et comment il réussit à supporter le diktat familial serait trop long à décrire en détails. C’est lui qui entraîna Vernon dans des bars sombres que fréquentaient quelques privilégiés. C’est lui qui l’initia aux plaisirs de la drogue et de l’alcool, qui lui apprit à déguiser l’ivresse sous des traits fatigués par l’étude tardive des auteurs grecs, la découverte de nouveaux textes. Il ne leur était pas difficile de mentir aux professeurs. Les êtres qui peuplaient leurs nuits ne manquaient en effet ni de finesse ni de culture. Ils racontaient parfois, entre deux bouffées d’opium, des histoires datant de la guerre de Prusse ou de la révolution française. Les étudiants les retrouvaient dans de grands appartements décorés avec soin, dans un style Art Nouveau qui faisait la part belle à la forêt. Les grands pans de bois sombre, formant des armoires, des tables et même des pianos, s’ornaient de verreries couleur de marécage et de lampes peu lumineuses, qui figuraient souvent des champignons. L’ensemble dégageait une odeur mélancolique, boisée, propice aux confidences, qui libérait les plus jeunes de leurs interdits. Les deux amis, qui se plaisaient parmi ces excentriques, mirent du temps à comprendre ce qu’ils étaient vraiment. Ils n’avaient pas lu Dracula. Certains des barons gothiques qui sombraient soudainement dans des comas éthyliques impressionnants, le visage livide et la respiration quasiment inaudible, étaient bien nés au moyen-âge. Quand on a côtoyé la mort toute son enfance, on s’étonne un peu moins. Savoir ne leur a pas fait peur : une solution s’offrait à eux pour échapper aux exigences de leurs familles. Plus subtile qu’un suicide.

Août 1962
Vernon s’était réveillé dans un cimetière de campagne, avec pour seuls souvenirs ses dernières heures passées en compagnie de son ami Baptiste. Les rayons du soleil lui faisaient mal aux yeux. Il avait soif. Il savait que sa condition devait rester clandestine. C’est avec un savoir-faire instinctif qu’il saigna sa première brebis, préférant se repaître pour commencer du sang des animaux, afin de retrouver, sans courir de risque, la compagnie des humains. Ses camarades étudiants virent, un matin de septembre, débarquer un jeune homme à la santé fragile, remarquablement chétif et peu bronzé. Il était d’une timidité ridicule avec les filles, s’exprimait avec une politesse désuète et tenait impérativement à s’inscrire en faculté de Lettres alors qu’il ignorait tout des auteurs à la mode, n’avait jamais entendu parler de Prévert ni de Desnos, savait à peine qui était Jean Cocteau. On pensa qu’il venait d’une campagne lointaine, ce qu’il se débrouilla pour laisser croire, cultivant un mystère pratique. Il avait les yeux verts et une beauté délicate, une peau de jeune fille qui se protégerait du soleil et s’enduirait de crème pour rester pâle toute l’année. Vernon gardait le silence le plus souvent possible. Il apprenait. Il y avait trop de livres qu’il n’avait pas lus, trop de récits qu’il avait oubliés par le seul fait de sa condition. Il lui restait pourtant des bribes. Il connaissait des noms d’auteurs, et il lui suffisait de survoler une œuvre pour se remémorer des impressions passées. Il n’avait plus de sentiments pour sa famille désormais disparue mais il se souvenait de Baptiste comme d’un frère de sang, un compagnon plus dilettante qu’il s’étonnait de ne pas retrouver. Baptiste aurait-il aimé parcourir les rayons étroits de la grande bibliothèque ? Ils auraient pu glaner ensemble les notions historiques qui leur manquaient pour soutenir sans risque une conversation. Dans les dictionnaires, les mots collaboration et résistance avaient pris une autre signification. Lorsque les étudiants évoquaient la guerre, Baptiste avait d’abord cru qu’il s’agissait de celle de son enfance. Pendant de longues journées, il s’était étonné de la persistance dans les mémoires d’un conflit terminé depuis quarante-quatre ans. C’est en fouinant dans les livres, ces amis doctes et silencieux, nullement inquisiteurs, qu’il avait trouvé les mots Seconde Guerre Mondiale assemblés, suivis d’une succession de dates. Il s’agissait d’une accumulation d’informations vertigineuses pour un esprit qui restait âgé de vingt ans à peine. Il devait pourtant rattraper le temps perdu, et seuls ses complices de papier pouvaient l’aider. Ils étaient à la fois providentiels et trop nombreux. Il demanda très vite une carte de bibliothèque, brandissant devant l’employée sa toute nouvelle carte d’étudiant. Cette dernière nota son nom, puis chercha parmi les fichiers.
- Vous n’avez pas celle de l’année dernière ?
- Pardon ? bredouilla Vernon, ses yeux pâles peinant à soutenir le regard étonné de la femme.
- Celle de l’année dernière ? répéta-telle.
- Mais je suis en première année ! protesta-t-il.
- Ah non, vous avez réussi votre examen en 192… hésita-t-elle soudain. Euh… Vous avez un homonyme, c’est drôle ! Votre grand-père, peut-être ?
- Oui, se contenta sobrement de répondre Vernon.
- Eh bien ça n’est pas si grave ! se moqua-t-elle joyeusement, devant l’embarras de Vernon. Elle lui montra l’ancienne, aux bords dorés et aux caractères élégants. La nouvelle était bien plus simple.
- C’était plus joli avant, non ? Continua-t-elle.
Vernon vacillait presque sous le flot de souvenirs soulevés.
Les mois suivants, il avait réussi à prendre de l’assurance et à communiquer avec ses contemporains, reprenant goût à l’existence, s’amusant des fantaisies de son temps, ravi de pouvoir être jeune à l’époque des Beatles, de susurrer « Hey Jude » et « Michelle » à ses petites copines et de choisir parmi quelques belles rousses sanguines celles qui lui permettraient de guérir l’anémie qui inquiétait parfois ses camarades.
En soixante-huit, il lança quelques slogans naïfs auxquels il ne croyait qu’à moitié, obtint brillamment une thèse de littérature et, l’allure toujours étonnamment juvénile, s’envola pour les Etats-Unis afin de s’y faire oublier.

Avril 2005
Vinciane sent bien que le rythme de son cœur s’accélère. Elle essaie de ne rien laisser paraître. Ce type est un malade, un psychopathe. Il ne faut surtout pas l’énerver. Il paraissait si calme. C’est le plus inquiétant. Trois. Deux. Cinq. Deux. On inspire le temps de trois battements de cœur. On bloque en comptant deux. On souffle en comptant cinq. On s’arrête pendant deux battements. Et puis on recommence. Non, elle ne se mettra pas dans la position du lotus. Ca lui fait mal aux genoux, et d’ailleurs, elle ne trouve pas cette position relaxante. Au moindre danger, on ne peut plus s’enfuir. On reste les pieds coincés sous les cuisses, comme un bonzaï aux racines noueuses.
Baptiste a été bouleversé par son propre geste. Paniqué, il vient de briser le miroir de sa voisine, le jetant violemment sur le sol. Une réminiscence. Un autre miroir, à l’ovale identique mais bien plus grand, accroché au mur. Cette jeune fille, il n’y a pourtant pas longtemps, dans une salle enfumée, qu’il n’avait pas vue s’approcher dans la glace. Les longs cheveux avaient caressé les épaules de l’étudiant. Et puis doucement, tout doucement, comme une piqûre dans le cou, lui qui n’a jamais aimé les piqûres. Baptiste regarde Vinciane fixement. Non, elle ne ressemble pas à cette fille. C’est l’objet qui a effrayé l’étudiant. Baptiste est épuisé. L’anémie qui revient. Il ne veut pas lui faire de mal. C’était presque trop beau. Il avait trouvé une alliée. Ensemble, ils avaient décidé de réviser pour combler leurs lacunes. Lorsqu’il est arrivé, le grand Baptiste, mince et dégingandé, a fait figure d’excentrique parmi ses camarades. Un individu peu loquace, mais sympathique. Il s’est étonné en silence de ce chiffre bizarre, 2005, qui ressemble si peu à une année. Il a trouvé les voitures bruyantes, un peu déçu qu’elles ne volent pas. Le soir, Vernon lui donne des leçons de rattrapage. Le jeune étudiant des années soixante est maintenant chargé de cours, toujours aussi petit et frêle. Il bluffe les étudiants par sa culture immense, aussi bien littéraire, qu’historique et sociale, et ne semble pas plus vieux qu’eux. Il possède en vérité sept thèses de science humaines : deux françaises, deux américaines, une anglaise, une allemande et une russe et termine sa troisième thèse de littérature. Il a été si heureux de retrouver Baptiste ! Ce dernier, vite informé des événements du siècle par son ami, s’est intégré plus rapidement que lui aux autres étudiants. Il connaît les sujets dangereux, ceux qu’il faut éviter d’aborder. Moins ambitieux que son ami, il compte bien découvrir cette nouvelle époque tel un aventurier une autre Amérique. Il révise donc avec Vinciane, en attendant de se lancer seul dans la ville, de sortir de la fac puis du pays. Il se révèle ainsi, au grand amusement de la jeune fille, totalement inculte en ce qui concerne les œuvres écrites après 1925. Elle le prend pour un snob fantaisiste, qui a sciemment décidé d’ignorer la modernité. Après tout, il y en a d’autres en fac de lettres. Lui, au moins, ne prétend pas tout connaître. Sa présence dans cette bibliothèque la rassure. Il y a trop de livres sur la liste de Vernon, bien plus de livres qu’elle ne pourrait lire. Baptiste s’est toujours montré très calme, alors ce geste brutal, elle ne l’explique pas. Au moment de l’incident, Vernon était en train de ranger un ouvrage dans un rayon. Il assiste à la scène, au silence nerveux des deux protagonistes. Gêné par le trouble soudain de son ami, moins innocent, se souvient-il confusément, que lorsqu’il lui rendait ses billes, étonné par la réaction du professeur. Mais ça, c’était dans une autre vie, une vie dont il parvient grâce à des efforts soutenus, à des recherches, à conserver des bribes. Maintenant, ils ont d’autres priorités.
- Tu perds des forces, lance-t-il à Baptiste, tu ne manges pas assez. Puis, s’adressant à Vinciane :
- Excusez-le, il est très fatigué.
- Je vois, répond la jeune fille d’une voix blanche. De peur que le jeune professeur s’en aille tout de suite, elle le retient avec une remarque sur les livres conseillés.
-Vraiment, il y en a trop, monsieur, nous n’aurons jamais le temps…
- Mais si, on a toujours le temps. Je te laisse avec la jeune fille, ajoute-t-il à l’intention de son ami.
Vinciane ramasse les morceaux du miroir brisé. Elle n’a plus vraiment peur mais n’a pas envie de parler. Elle songe au programme de l’année, bien lourd s’il faut en plus côtoyer des timbrés. Elle ne sait pas qu’elle aura bientôt plus de temps que nécessaire pour lire tous les livres de la bibliothèque. Bien plus de temps que nécessaire.

Auteur : Cécile Goguely

Illustration : Le crépuscule des damnées de Vladheim (Hugues Perrin).

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