Un Etrange Morceau de Papier

Illustration : Rêve

Agenor Delame est dans la vie un homme plutôt discret. Ses yeux légèrement teintés de vert, fixant les objets de son entourage avec une certaine indolence soulignent une personnalité détachée de tout pragmatisme. Agé d’une quarantaine d’année et antiquaire de métier, Agenor occupe la majeure partie de son temps libre à immortaliser sur pellicule des paysages sélectionnés lors d’excursions impromptues au bord du littoral palavasien.

Nous sommes aujourd’hui le 19 mai 1981, et l’environnement extérieur libère allègrement ses caprices sous la forme d’un temps très indécis, partagé entre brume et soleil. Agenor, l’esprit encore plongé dans un demi-sommeil repense aux images qu’il venait d’absorber quelques jours auparavant lors de la diffusion sur grand écran du film Malevil réalisé par Christian de Chalonge. En se remémorant cette sombre histoire, dans laquelle quelques humains survivent tant bien que mal à une explosion nucléaire, Agenor Delame se disait qu’il s’approprierait volontiers le rôle du personnage de Fulbert imposant sournoisement ses lois à un groupe de survivants. A l’intérieur de la chambre poussiéreuse occupée par l’antiquaire, une horloge ancienne ornée de fioritures baroques indiquait 17 heures…

Dépouillé temporairement de son appareil photo, pour cause de réparation, Delame scruta longuement le ciel à travers les vitres de sa fenêtre boisée, avant de prendre la décision de quitter malgré tout son domicile, pour une promenade à proximité des étangs de la région. Sans réelle motivation, notre homme se laissa simplement guider par son intuition, et ses habitudes de promenade, craignant à chaque minute une averse soudaine… En ce mardi de printemps, les chemins sinueux longeant les rives étaient plutôt désertés. Agenor admirait cependant la nature si fragile et singulière qui hantait les lieux et accompagnait les foulées des sportifs ou les pas hésitant de certains retraités, recherchant avant tout le dépaysement. Il rêvait même parfois de devenir journaliste et photographe professionnel afin de retranscrire dans la presse les fascinantes facettes du paysage languedociens. Mais aujourd’hui l’antiquaire ne faisait que broyer du noir, inlassablement… on aurait dit qu’il errait sans but et souhaitait simplement tuer le temps qui défilait à vitesse réduite…

Après avoir parcouru le chemin de Halage, Agenor décida de s’arrêter quelques instants au bord de l’étang de l’Ordalie, afin de s’offrir un moment de détente et de repos. Isolé parmi les pins parasols, les cèdres et les Eucalyptus, l’étang de l’Ordalie était peu fréquenté par les touristes mais offrait pourtant aux promeneurs égarés un univers plutôt luxuriant propice à la rêverie et la lecture. Lentement Agenor s’approcha du bord de l’eau, dans le but de se rafraîchir le visage. Au contact de la surface, les yeux d’Agenor se dirigèrent vers un morceau de papier froissé, abandonné probablement par erreur sur le chemin de terre qui longeait la rive. Malgré les nombreuses tâches engendrées par les humeurs de la nature, on pouvait y découvrir quelques lignes manuscrites. Lorsqu’il pris alors le document entre ses mains et avant même d’entreprendre sa lecture , il fut frappé par un détail troublant : le texte était daté du 20 mai 1981, un fait plutôt étrange, sachant que nous étions le 19 mai et qu’il était plutôt singulier de vouloir notifier volontairement une telle date sur un manuscrit…Il s’agissait peut être d’un rendez vous, qui sait ? Mais dés les premières lignes, Agenor se rendit compte qu’il s’agissait plutôt d’un poème :


Tout prés de l’arc sableux,
dévoilant par quelques chenaux étroits
des lagunes bleutées caressant quelques brindilles de bois,
j’observe inconsciemment, au dessus de l’eau…et non loin du rivage
les reflets endormis de mon étrange visage.


Par delà l’étang de l’Or, bercé entre la faune et la fl…
je me souviens avec nostalgie, de mes sombres p..ésies.
Promenade solitaire, ponctuée de royaumes imaginés
……. sans oublier le Méjean soumis aux caprices du vent
sont des lieux bienheureux, qui n’ont désormais pour moi, plus aucun secret.


Espace isolé, peuplé de …..
……….
…ombres en pagaille du château hanté de l’Engarran.

En surface, obiones, salicornes et saladelles se livrent parfois à d’étranges duels
afin d’épouser en terne farandole les volontés éthérées de notre nature éternelle.


Mais aujourd’hui le temps menaçant qui rôde autour de moi, …..une bien triste réalité…Silence
Patience…et sans bruit, le monde va bientôt changer.

Terre du Languedoc, chargée d’histoire et de mystères,
il est maintenant trop tard pour revenir en arrière…
Le Sombre, le Noir et la Poussière
ont malheureusement assassiné ……..

Etendu, le regard figé sur l’état de l’atmosphère
………….. désormais plus mon visage , …..
mais seulement le reflet déformé d’un ciel qui s’enfuit…..

Lentement………………t, tel une triste pierre
pour sombrer avec désœuvrement dans les basses profondeurs, sans peur.
………. la sinistre fin, d’une longue ballade imaginaire,
dévoilant …………………………………………
noyant dans ma mort mes sordides aveux.

Le 20 mai 1981



PS : *…….(texte manquant ou illisible, principalement due à l’humidité boueuse dans laquelle séjournait ce bien étrange poème)


Le caractère insolite du texte rendit un peu mal à l’aise notre antiquaire. Il plongea alors une dernière fois la main dans l’eau trouble de l’étang puis la retira brusquement accompagnant son geste d’un sursaut suscité par une inquiétude indéfinissable. Dans les faibles profondeurs de l’étang , Agenor avait senti quelque chose d’inhabituelle, comme si une main ténébreuse avait effleuré sa peau…. Delame écarta alors avec prudence et angoisse quelques centimètres d’algues pour tenter de scruter le fond de l’étang, mais très vite des frissons d’horreur se propagèrent à travers ses entrailles : Son regard se fixa avec effroi sur le visage blafard et immobile d’une femme, dont le corps dénudée reposait sordidement au milieu d’une bouillie souillée, remplie de sable et de verdure. De toute évidence il s’agissait d’un cadavre abandonné à son triste sort…

Plus loin sur la rive droite, il y avait une barque amarrée sur laquelle un tout jeune pêcheur s’adonner à son passe temps favori. Agenor interpella l’homme avec maladresse et insistance pour lui faire découvrir sa macabre trouvaille. Les deux hommes à bout de bras remuèrent la vase avec acharnement et ténacité, mais rien ne fut découvert : aucun corps, aucun visage, rien que de l’eau, de la terre et des détritus organiques. Le pêcheur rassura alors l’homme en essayant de le convaincre qu’il s’agissait probablement d’une hallucination passagère, une vision irréelle provoquée par des soucis profonds et peut être certains tracas du quotidien. Mais l’insistance et le comportement bizarre, et plutôt inquiétant d’Agenor énervèrent fortement le pêcheur, et la séparation fut immédiate, accompagnée de violentes insultes.

Au loin le pêcheur continua quelques instants à observer Agenor Delame, qui immobile semblait se figer à jamais, la tête dirigée vers le fond du rivage…il se disait alors qu’il venait peut être de parler à un fou, un homme dangereux, qui sait ?
Quant au mystérieux poème, son support ayant été emporté par le vent, il était désormais imbibé d’eau, ce qui rendait l’écriture illisible et pratiquement inexistante.

Le ciel devenait gris et lugubre et Agenor souhaitait rentrer chez lui pour tenter de remettre un peu d’ordre dans son esprit…Traversant le premier bois, certaines images démoniaques du passé se mirent à refaire étrangement surface dans son esprit malade. Il se remémora alors les lointains souvenirs d’une bien triste soirée : c’était en 1971 sur l’ancienne route qui mène à la cathédrale de Maguelonne …Abusé par l’ivresse, Agenor ne contrôlait plus vraiment sa trajectoire, et l’image de cette femme au foulard blanc qu’il venait de renverser s’était juré de ne plus jamais quitter sa conscience. Et Pour ce qui est du corps de la victime, Delame tentait d’effacer péniblement, année par année, les détails sordides et infâmes qui accompagnèrent sa machiavélique destinée…

Dans le bois des quatres canaux, un silence inquiétant absorbé par les ombres des arbres rendait le parcours d’Agenor de plus en plus difficile. La nuit, déjà naissante, tel un être affamé et malsain semblait vouloir lui dérober son dernier souffle de vie…

Ni moi-même, ni personne d’autres d’ailleurs ne saura jamais ce qui s’est réellement passé dans la nuit du 19 mai 1981, tout prés de l’étang de l’Ordalie. Cette nuit fut relativement calme, mis à part quelques coups de frein assez violents vers 00h30, aux alentours du pont des quatre-canaux : Des jeunes gens qui avaient trop bu peut être…

Le ciel était en tout cas très étoilé, une soirée classique et paisible sur les rives illuminées de Palavas–les flots…


Le lendemain, vers 7 h du matin, la brigade de gendarmerie s’était déplacée au bord du lagunier des quatre-canaux : un pêcheur venait de découvrir le corps d’un homme immergé dans les profondeurs de l’étang : c’était celui d’Agenor Delame. Le témoignage du pêcheur était formel, c’était bien l’homme avec qui il avait eu une singulière discussion la veille, un homme au comportement bizarre, qui avec son regard hagard n’inspirait guère confiance, un homme suicidaire, sans l’ombre d’un doute.


La gendarmerie classa alors très vite l’affaire… Et on entendit plus jamais parlé d’Agenor Delame, dont la sinistre vie fut condamnée à rejoindre l’univers des antiquités.


Durant cette fameuse nuit du 19 mai, un témoignage plutôt déconcertant fut cependant déposé au poste de police : quatre jeunes gens auraient vu disparaître sous leur yeux et à l’intérieure même de leur voiture, une mystérieuse auto-stoppeuse, entièrement vêtue de blanc…


La journée du 20 mai 1981 fut particulièrement très ensoleillée. Sur le chemin des multipliants, une jeune fille nommée Magdalène se déplaçait tranquillement à vélo, lorsqu’elle remarqua à l’entrée d’un bois la présence d’une feuille de papier abandonnée, sur laquelle était rédigé un étrange poème, intitulé Le miroir naturel




Tout prés de l’arc sableux,
dévoilant par quelques chenaux étroits
des lagunes ensanglantées caressant quelques brindilles de bois,
j’observe inconsciemment, au dessus de l’eau…et non loin du rivage
les reflets affaiblis de mon étrange visage.


Par delà l’étang de l’Or, bercé entre la faune et la flore,
je me souviens avec nostalgie, de mes sombres poésies.
Promenade solitaire, ponctuée de royaumes imaginés
le Grec, le Prévost, sans oublier le Méjean et ses cauchemars d’antan
sont des lieux malheureux, qui ne suscitent désormais que de sombres regrets.


Espace isolé, peuplé d’horribles créatures,
cafards , fourmis et serpents nourrissant la peur des enfants
respirent en pagaille des airs de saleté, loin des murmures et
loin des armures de bataille du château hanté de l’Engarran.

En surface, obiones, salicornes et saladelles se livrent parfois à d’étranges duels
afin d’épouser en terne farandole les volontés éthérées de notre nature éternelle.


Mais aujourd’hui le temps menaçant qui rôde autour de moi, me ramène à une bien triste réalité…Silence
Patience…et sans bruit, le monde va bientôt changer.

Terre du Languedoc, chargée d’histoires et de mystères,
il est maintenant trop tard pour revenir en arrière…
Le Sombre, le Noir et la Poussière
ont malheureusement assassiné mes dernières Chimères.

Etendu, le regard figé sur l’état de l’atmosphère
je ne discerne désormais plus mon visage , hier encore si fière,
mais seulement le reflet d’un ciel noir qui s’enfuit, tel un sentiment éphémère

Lentement…mon corps sans vie s’alourdit, tel une triste pierre
pour sombrer avec désœuvrement dans les basses profondeurs, sans peur.
C’est ainsi que s’inscrit la sinistre fin, d’une longue ballade imaginaire,
dévoilant par un chemin de foi un nouveau monde si mystérieux,
noyant dans ma mort mes sordides aveux.



Le 19 mai 1981 A.D

Auteur : Vladheim (Hugues Perrin)

Illustration : Rêve de Anne Boille.

Retour au sommaire du Reflets d'Ombres n°12.


Ce site dans sa conception est libre selon les termes de la Licence Art Libre. Sauf si cela est mentionné, ceci ne concerne pas son contenu (textes et images) et vous n'êtes pas autorisé à les utiliser sans accord de leurs auteurs respectifs.

Ce site est déclaré à la C.N.I.L. sous le N°1135343.