Une mauvaise rencontre

Mourante, crucifiée sur l’autel de leurs délires, agonisante, je n’ai même plus la volonté d’essayer de remuer. Les liens qui m’enserrent les poignets et les chevilles me cisaillent cruellement. Ficelée à la croix d’une tombe, il m’est impossible d’échapper à ce qu’on a décidé pour moi.
Il faut que je réussisse à penser à autre chose. Ne pas rester lucide en attendant de mourir.
Je fixe loin dans le noir les étoiles, je me fonds dans les ténèbres.
Je ne sens plus rien. Je m’éloigne doucement de la bête qui s’affaire en grognant, me vrille et me transperce le ventre.
Je sais que je suis en train de rendre l’âme et qu’il va décharger sa semence démentielle en moi, sitôt que mon cœur aura cessé de battre. Cette haleine fétide, cette odeur de chairs putrides, de viande pourrie, ce poids infernal qui m’oppresse , ce sexe large qui me déchire toujours plus avant ne comptent plus. Pas plus que les lacérations qu’on a méticuleusement imputées à mon corps torturé. Plus rien n’est encore réel autour de moi. Ou plutôt je ne suis plus là. Il s’active avec brutalité à l’intérieur d’un morceau de boucherie sans réaction. Je sens sur ma joue le liquide chaud de mon œil qu’il a fait sauter de mon orbite d’un coup d’opinel. Je ne cherche plus à savoir pourquoi, ni quand. Je suis passée dans l’ailleurs. Plus rien ne me brûle. La douleur n’existe plus. J’ai la sensation d’entrer en lumière. Ou dans du coton blanc.
Au-delà de tout. Au-delà de ce cimetière. Loin des ténèbres. Sereine. Lumineuse. Forte. Je flotte. Il est là, en dessous de moi. Il dévore mes restes sans se douter que je suis partie depuis longtemps. Je le trouve grotesque. Il ressemble à un chien colossal et monstrueux.
C’était une mauvaise rencontre.
C’est incroyable d’être obligée de se dire qu’on ne s’attendait pas à une telle suite. Il paraissait si gentil. Il ne faut pas se fier aux apparences. Et dire que je ne pourrai pas le raconter.
J’avais toujours eu peur de la douleur. J’avais toujours vécu terrifiée par l’idée d’une fin atroce. Mais pas à ce point. Non. Pas à ce point.
J’étais une petite fille douce et tendre. Si gentille qu’on n’avait jamais besoin de crier sur moi. Notre maison était belle. J’y étais si heureuse ! Dans ma maison, il y avait de la musique, des rires, des chants. Pas de cris, pas de dispute. Jamais aucune douleur de quelque sorte que ce soit.
Et puis lui. Lui.
Ma maman. Où est ma maman ? Papa ? Tu es là, papa ?
Je veux rentrer à la maison maintenant.

Auteur : Marion Lubreac

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