David Lynch : Analyse cinématographique

Illustration :

Autopsie d’un univers étrange et fascinant…

INTRODUCTION :

« Le monde n’est peut être pas exactement l’endroit le plus brillant où l’on puisse rêver de vivre. C’est une espèce d’étrange carnaval où il y a pas mal de douleur mais qui peut être assez drôle aussi. »

David Lynch



David Lynch est l’un des cinéastes les plus originaux de sa génération. Il offre en effet au septième art un univers complexe et déroutant, d’une poésie tour à tour sombre et lumineuse, violente et floue à la fois, ancrée dans une atmosphère unique en son genre. Génie inclassable pour certains, imposteur dérangé pour d’autres, le cinéaste américain est au centre de toutes les polémiques, et donc de toutes les interrogations.

Considéré comme un véritable extraterrestre du cinéma, il est néanmoins très admiré par ses pairs et a collectionné les récompenses dès le début de sa carrière. Son deuxième film, Elephant man, lui a valu huit nominations aux Oscars et l’a propulsé définitivement dans la cour des grands.


Chacune de ses réalisations déclenche de manière quasi systématique les foudres de la critique ou l’attribution d’une couronne de lauriers parmi les spécialistes du genre. Si Sailor et Lula, en 1990, lui vaut la Palme d’or au Festival de Cannes, quatre ans plus tôt Blue Velvet au contraire choque certains par sa violence non justifiée, tandis que d’autres le considère alors comme un véritable génie.

Son univers très particulier, souvent dérangeant, accompagné d’une musique hypnotique généralement composée par Angelo Badalamenti l’identifie à merveille. Virtuose de la mise en scène, il élabore souvent ses films comme des puzzles, ce qui déstabilise une partie importante du public qui reste étranger à un cinéma dont le sens n’est pas immédiatement accessible, mais dissimulé dans un véritable labyrinthe.

Sans prendre en considération certaines de ses œuvres comme Lost highway, véritable cauchemar alambiqué, ou encore Mulholland drive, qui aborde le monde hollywoodien sous un angle très mystérieux et angoissant , son côté profondément humaniste ressort parfois, comme dans Une histoire vraie qui se distingue considérablement du reste de son œuvre.

Capable d’être un formidable conteur d’histoire ou bien de perdre son spectateur dans les méandres de son imaginaire, David Lynch est un cinéaste à part, dont l’œuvre, très esthétique et sophistiquée emprunte parfois le chemin de la folie.

Son dernier film, Inland empire, a été d’autant plus attendu qu’on ne connaissait pas l’ampleur et le contenu exact du projet. Il a été présenté à la Mostra de Venise, pour féliciter le cinéaste pour l’ensemble de sa carrière cinématographique.

1. Biographie :


« Dans ma tête d’enfant, tout paraissait sereinement beau. Des avions passaient lentement dans le ciel, des jouets en caoutchouc flottaient sur l’eau, les repas semblaient durer cinq ans, et la sieste paraissait infinie. »
David Lynch


Portrait d’un artiste sans étiquette :

Issu d’une famille de trois enfant, le jeune David voit le jour le 20 janvier 1946 et grandit paisiblement à Missoula, une petite ville sans histoires du Montana. Au contact d’un père chercheur au ministère de l’Agréculture et d’une mère enseignante à domicile, David Lynch n’acquiert pourtant pas le goût des études et devient assez réfractaire à l’apprentissage de l’écriture et aux activités scolaires en général. Taciturne, le garçon occupe ses loisirs à s’isoler dans un coin du jardin pour observer le monde qui l’entoure, les insectes grouillants, et les éléments naturels qui gravitent autour de lui. . Rêveur par nature, il ne s’intéresse qu`à la peinture et au dessin qu’il pratique avec assiduité en s’inscrivant à des cours particuliers durant son temps libre, et notamment le week-end.

En possession du bac, il part pour Boston avec un ami, Jack Fish, pour entrer à la Boston Museum School ; qu’ils quitteront l’année suivante pour s’aventurer sur le continent européen. Déçu par les possibilités d’études qu’on leur propose, ils reviennent aux Etats-Unis pour s’inscrire finalement à la Pennsylvania Academy of Fine Arts à Philadelphie.
Réputée pour son apprentissage complet et rigoureux, cette école permet à Lynch de découvrir le travail de Francis Bacon, Pollock, ou Hopper, qu’il considère encore aujourd’hui comme ses mentors et l’une de ses sources d’inspiration les plus précieuses.
Nous sommes en 1967, David Lynch commence à saisir les limites de sa propre relation avec la peinture. La toile ne pouvait satisfaire ce que Lynch voulait y voir, y entendre, y sentir. Aucun moyen de capturer l’essence même donnant le souffle de vie à un tableau. Il découvre alors le Film Painting et se met à en réaliser quelques-uns à l’aide dune vieille caméra et de quelques chutes de pellicule. C’est la naissance d’un film de quatre minutes ("Six Figures Getting Sick")qui représente simplement un tableau en mouvement au creux duquel six personnages recouverts de glaise se disputent une boule de feu.

Il conçoit par la suite un nouveau projet de court métrage, basé sur sa propre expérience traumatisante de l’apprentissage des mots : "The Alphabet" nous plonge pendant quatre minutes dans l’univers noir et terrifiant d’une fille recouverte des lettres de l’alphabet. Pendant la réalisation du film, Peggy, la première femme de Lynch qu’il a rencontré à l’Université de Philadelphie, met au monde Jennifer (future réalisatrice de cinéma, "Boxing Helena” 1992). Lynch, qui cherche de plus en plus loin les rapports intimistes entre l’image et le son, enregistre les bruits de son bébé et les retravaille pour en former une couche sonore continue qui viendra se greffer à la bande-son.

"The Grandmother" (1969) qu'il qualifiera lui-même de “tableaux animés”, où l'atmosphère prime sur l'intrigue décroche un grand nombre de récompenses ( Festival de San Fransisco, Belleview, Atlanta et Oberhausen) et persuade Lynch de suivre les cours de l’Avanced Film Studies, pour y combler un manque de savoir-faire sur le plan technique qui freine en quelque sorte sa créativité artistique.

C'est dans la même optique, avec un goût prononcé pour le cinéma expérimental, qu'il réalise en 1976 son premier long métrage, "Eraserhead”: tourné dans des conditions artisanales avec des comédiens amateurs, le film tient du cauchemar en éveil où un homme se retrouve en communication spirituelle avec un fœtus difforme. Ce chef d’œuvre énigmatique et révolutionnaire, aussi hermétique que puissant, incroyablement révélateur des potentialités artistiques, visuelles et surtout sensibles de David Lynch constitue l’échantillon le plus précieux du monde qui le tourmente.

Le film frappe les esprits, effraie une grande partie du public, mais entraîne avec lui une foule de fans mystifiés dans cette course de l’étrange à travers un monde sombre et infiniment complexe. Chaque nouvelle projection d’“Eraserhead” présente une autre lecture du film, un nouveau visage, une facette inexploré de l’histoire. Choisi fréquemment comme sujet d’analyse dans les cours de filmologie, Eraserhead est projeté chaque jour en salle un peu partout dans le monde depuis plus de vingt ans et constitue pour ces raisons un véritable film culte.

Mais le plus grand succès de David Lynch reste pour certain "Elephant Man" sortie en 1980.
Le cinéaste attire en effet l'attention de Mel Brooks, qui cherchait à associer un réalisateur au projet Elephant man. En tournant cette biographie d'un personnage défiguré et humilié qui défraya la chronique dans l'Angleterre victorienne, David Lynch s'impose de manière radicale dans l’univers du Septième Art. L'œuvre déclenche l'admiration de la critique et vaut à son auteur sa première nomination à l'Oscar du meilleur réalisateur (1981), puis le César du meilleur film étranger.

En 1984, sans doute encore trop jeune, Lynch voit grand, et fait preuve d’une trop grande ambition en acceptant de se lancer avec Raffaella De Laurentiis dans la production hollywoodienne gigantesque de "Dune" (avec Sting dans le rôle d’un Harkonnen), adapté du chef-d'œuvre de Frank Herbert. Les moyens déployés pour ce film sont pharaoniques, mais le projet déjà risqué accouche d'un film bancal, confus, et surtout noyé sous l'avalanche des effets spéciaux nécessaires à la création de cet univers galactique. Lynch regretta par la suite cet incident de parcours et revient à un univers plus personnel et proche de ses obsessions de l'étrange et du morbide, avec "Blue velvet" en 1986 en compagnie de l'un de ses acteurs fétiches, Kyle MacLachlan. Ce thriller hanté divise plus que jamais : Les détracteurs de Lynch lui reprochant l'extravagance et l'obscurité du scénario, tandis que ses défenseurs verront en lui une nouvelle preuve de son talent. Road-movie déjanté navigant entre le cynisme et le burlesque Sailor et Lula décroche la palme d’or à Cannes en 1990.

Plus tard Lynch signe Fire walk with me, la version cinéma de la série télévisé "Twin Peaks" qu’il réalisa avec Mark Frost. Les fans de l’œuvre originale qui découvrent une adaptation restreinte par rapport au premier script se sentent un peu déconcertés et déçus: le spectateur qui plonge pour la première fois dans la petite bourgade de Twin Peaks par le biais du film, se jette ensuite sur la série avec le remords amer de l’avoir ignoré jusque-là.

Un échec immérité, car la puissance visuelle de Lynch atteint pourtant son apogée. Les trois autres séries, "American Chronicles" (1990), "On the Air" (1992) et "Hotel Room" (1993) resteront davantage dans l'ombre du Septième Art.

En 1997, Lynch se replonge à nouveau dans ses amours de jeunesse et se remet à la peinture, expose, dessine, et installe dans sa villa de Los Angeles son propre studio d’enregistrement lui permettant d’assurer sans aucunes contraintes temporelles la mise en forme de nouvelles expérimentations sonores.

En 1997, Il réalise également "Lost Highway" , et rajoute une pierre précieuse à son palmarés. Chef d’œuvre ultime pour certains, film sans intérêt pour d’autres, Lost Highway doté d’une bande son explosive et originale (Rammstein, David Bowie..) ne laisse pas indiffèrent et s’impose comme la synthèse fabuleuse de l’imaginaire de Lynch.

En 1999. attentif aux critiques qui prennent naissance autour de son dernier film David Lynch prend un virage à 180 ° en mettant en scène un vieil homme parcourant l’Amérique en tondeuse à gazon. Troublant d’humanisme et de sensibilité "The Straight Story" (Une Histoire Vraie) est construit à partir d’un scénario achevé par sa nouvelle compagne Mary Sweeney, qui révéla incontestablement une nouvelle facette du personnage.

Avec "Mulholland Drive" (2001) Lynch nous offre l’un de ses plus beaux bijoux: Cette histoire d’amour tragique et machiavélique conduit le réalisateur au panthéon de l’histoire du cinéma. La stèle lynchienne est définitivement dressée.
En 2004 , en tant que véritable passionné de photos, David Lynch expose ses œuvres à Paris : elles regroupent des clichés sur la Pologne, les femmes et les usines, thèmes qu’il affectionnent particulièrement. Nous attendons maintenant avec grande impatience la sortie en france de son dernier film, Inland Empire prévu normalement pour février 2007…

2. Filmographie sélective:

« J'aime faire des films parce que j'aime voyager dans un autre monde. J'aime me perdre dans un autre monde. Et un film pour moi est un support magique, qui fait rêver... qui nous permet de rêver dans le noir. C'est juste fantastique, de se perdre dans le monde des films. »

David Lynch


2005 : Inland Empire (date de sortie en France : février 2007)
2001 : Mulholland drive
1998 : The Straight Story
1997 : Lost highway
1995 : Lumière et compagnie (film collectif)
1991 : Twin Peaks
1990 : Sailor et Lula
1990 : Mystères à Twin Peaks (série TV)
1986 : Blue velvet
1984 : Dune
1980 : Elephant man
1976 : Eraserhead
(1970 : The grandmother)


LES FILMS CULTES

Eraserhead (1976)

Eraserhead est surtout caractérisé par une conception déroutante de la narration et une vision plutôt insolite de la fiction (un radiateur devient un objet de fascination, et ouvre sur un monde parallèle où vit une femme au visage étrange). Dans ce long métrage, un bébé monstrueux, dont la vision autant que les cris demeurent insoutenables, est pris en charge par un homme d’apparence énigmatique qui semble être manifestement son père : Il est interprété par Jack Nance. Mort le 30 décembre 1996, après une dernière apparition dans Lost Highway, dans le rôle d’un mécanicien passionné de free jazz, cet acteur est une figure emblématique des films de David Lynch. Il ne s’agit pas ici d’élucider le mystère (qui est omniprésent), ni même de jouer avec la peur du spectateur, comme dans un film d’horreur classique, mais de s’enfoncer toujours plus loin, dans l’inconnu. La perte des référents est l’épreuve, subtile mais radicale, que nous impose Lynch : cerveau torturé ou souffrance d’un corps écorché vif, cauchemar intérieur ou atrocité physique, Eraserhead joue continuellement avec la confusion et les paradoxes.

Dans un univers glauque au milieu de divers terrains vagues, un homme, Henry Spencer, les cheveux dressés, le regard illuminé rentre chez lui et entame une simple conversation avec "la belle fille de l'autre côté du couloir". Puis il va dîner chez les parents de son amie Mary X, où il apprend que celle-ci, enceinte de lui, vient de donner naissance à un étrange bébé prématuré.
Mary s'installe chez lui, mais prend très vite la fuite. Le bébé, immonde créature à tête de lapin écorché (David Lynch refuse de révéler le "secret" de sa véritable nature) ne cesse de couiner, puis finit par tomber malade. Henry passe son temps à contempler la dame dans le radiateur, puis tombe sous le charme de sa voisine. Il rêve que sa tête, tombée dans la rue, est récupérée par un ouvrier qui fabrique de la gomme à effacer avec son cerveau. Excédé Henry démaillote le bébé et, vraisemblablement le tue ,invitant alors le spectateur à pénétrer dans une dimension sensorielle complètement délirante…

A la fois film expérimental et fantastique, évoquant le burlesque parfois, le surréalisme par le délire onirique, Fritz Lang par les décors souterrains, Eraserhead plonge le spectateur dans une atmosphère sensiblement dérangeante. David Lynch le définit lui-même comme "un rêve de choses sombres et troublantes".
L'univers gris et figé où se déplace Henry (sa chambre, la maison des X qui apparaît dans des plans aux cadrages déformants, rigide comme des photos) est constamment perturbé par de soudains bouillonnements, de brèves irruptions de vie …
La bande sonore est obsédante, ne laissant jamais place au silence, offrant peu de paroles, mais toute une gamme de sons très sophistiqués, où les éléments (eau, vent) se mêlent à un environnement sonore contemporain constitué de sons industriels amplifiés.


Elephant Man (1980)
Interprètes : John Hurt (John Merrick), Anthony Hopkins (Dr Frederick Treves), Anne Bancroft (Madge Kendal) .


Elephant Man est fidèle à l’esprit et l’esthétique des films de monstres apparus à la fin des années 20 comme Freaks la monstrueuse parade (1932) de Tod Browning dont l’univers a profondément influencé l’œuvre de David Lynch.


Le spectateur est plongé dans l’univers de la fin du XIX ème siécle (Jack l’ éventreur, Sherlock Holmes, la reine victoria..) par une mise en scène spectaculaire.

Londres, 1884. Le chirurgien Frederick Treves découvre dans une baraque foraine un jeune homme, John Merrick, hideusement déformé par une étrange maladie, la neurofibromatose. Atteint d’ «éléphantisme», une difformité spectaculaire du visage, il est l’attraction d’un cirque situé au cœur de la ville.
Touchait par le sort de cette attraction de foire, et intéressé par cette malformation, le docteur décide d'acheter Merrick à son geôlier. Il le prend alors au London Hospital pour l'examiner et s'aperçoit que le "monstre" cache une sensibilité et une intelligence surprenantes. Tout le monde s'intéresse à lui mais les forains dont il constituait une source de revenue le kidnappent pour l'emmener sur le continent.
John ne reviendra en Angleterre que pour mourir…
Fable humaniste, Elephant man nous posent des questions très pertinentes :Quelle cruauté, quelle perversion a pu conduire des générations de soi-disant humains à se distraire des souffrances de leurs semblables ? les sentiments des voyeurs du XIXe étaient-ils si différents des nôtres ? Nous, spectateurs modernes, regardons une simple fiction, certes ; mais ce désir de voir le visage de John Merrick, cette curiosité si malsaine nous gagne petit à petit au fil de l’histoire…et David Lynch joue ainsi en toute ambiguité avec les sentiments du spectateur, par l’intermédiaire d’un véritable miroir sur nous même et notre conscience : de ce regard sans pitié sur notre naturelle méchanceté naît finalement la beauté et la splendeur du film. La force du personnage de John Merick réside dans sa capacité exceptionnelle à s’élever au- dessus de la pire des malédictions qui puisse frapper un homme : celle de ne pas être reconnu comme un être humain.
« Je ne suis pas un animal ! je suis un être humain !Je suis…un homme ! »
John Merrick

Quelques anecdotes à propos du film , recueillis dans des magazines spécialisés

*L’homme éléphant dont l’histoire tragique inspira le film, n’a jamais reçu de sépulture. L’hôpital de whitechapel conserve ses restes depuis cent douze ans…L’artiste Michael jackson proposa même une fortune pour ajouter le corps de Merrick à sa collection de curiosités, mais sa demande n’a pas été prise en considération.
*Le personnage du film a réellement existé ainsi que tous les autres d’ailleurs : le long-métrage de David Lynch est une reproduction assez fidèle de la vraie vie d’Elephant Man. Le maquillage de John hurt a été fabriqué à partir du vrai visage de John Merrick : des moules en plâtre de son corps ont été en effet élaborés après sa mort. L’équipe de tournage a d’ailleurs du retarder son calendrier à cause d’une création non conforme de David Lynch pour recouvrir le visage de John Hurt : le cinéaste fut très angoissé de cet incident a tel point qu’il craignait même d’être viré !
*La maladie de John Merrick n’a pu être diagnostiquée de son vivant. Des études approfondies de son squelette ont divisés certains chercheurs entre le syndrome Proteus , une affection rarissime ou une neurofibromatose, un mal affectant les os et la peau, mais aucun des deux diagnostics n’a pu être vérifié.

Twin peaks (1991)
Interprètes : Sheryl lee (Laura Palmer), Kyle Maclachan (Dale Cooper), Moira Kelly (Donna Hayward) , Chris Isaak (Chester Desmond), David Lynch (Gordon Cole), David Bowie (Philipp Jeffries), Kiefer Sutherland (Sam Stanley)

A Deer Meadow , petite ville du nord des Etats-Unis, le cadavre d’une jeune fille de 17 ans , teresa Banks , est retrouvé dans la rivière. Gordon Cole, du FBI, envoie sur place les agents Chester Desmond et Sam Stanley. Ces derniers, menant une enquête minutieuse, s’intéressent aux lieux fréquentés par la victime et, en particulier, au terrain de camping tenu par Carl Rodd. Dans le même temps, l’agent Dale Cooper a des visions prophétiques lui laissant penser qu’un drame similaire devrait se produire dans la même région. Un an après ce drame, Laura Palmer, étudiante rangée le jour et débauchée la nuit, a du mal à assumer sa double vie et devient la proie d’hallucinations et de cauchemars dans lesquels un certain Bob vient la violer...

Scène clé où Donna questionne Laura: "Si on te jetait dans le vide, crois-tu que tu irais de plus en plus lentement ou de plus en plus vite?". Laura répond: "de plus en plus vite, à tel point qu'à un moment, je prendrai feu et que les anges ne pourront plus me voir". Ce discours est filmé en plongé, par un David Lynch scrutant les deux jeunes filles allongées sur le sofa.

Message essentiel: Informations partielles, puzzle à reconstituer, signes à déchiffrer, communication entre le monde du réel et celui du fantasme, Twin Peaks s'installe d'emblée sur le mode du signe caché et de la révélation parcellaire. Vouloir reconstituer l'ensemble du puzzle est vain, c'est le puzzle lui-même qui rend compte d'un monde fragmenté, d'un monde d'après la chute, celui où l'évidence s'est enfuie, où les anges ne protègent plus les enfants, victime de leur père censé les protéger. Comme l'indiquera plus tard la disparition de l'ange sur le tableau de la chambre de jeune fille de Laura, il faut se rendre compte que l'innocence s'est enfuit du monde.

Lynch a prolongé le titre de la série Twin Peaks par "Fire walk with me", sous titre étrange à peine mentionné en français et jamais traduit. L'absence de "s" à walk indique en effet un impératif et oblige à penser le titre comme une phrase binaire : "Twin Peaks, Feu marche avec moi !" On trouve là l'opposition entre le monde apparent d'une petite bourgade tranquille, Twin Peaks et le monde originaire du feu, du démoniaque et des pulsions d'anéantissement (drogue, inceste) qui fait de ce film un chef d'œuvre du naturalisme au sens où l'entend Gilles Deleuze.

Sous l'innocente jeune fille, une débauchée ; sous le bon père de famille un père incestueux ; sous le tableau gentiment protecteur, un tableau qui ouvre une porte vers la vérité ; sous l'apparente aisance des jeunes filles prostituées, un besoin de protection et un appel aux anges ; sous le rêve du grand amour impossible, la prostitution. Le cinéaste travaille principalement deux sentiments tout aussi primaires l'un que l'autre ; l'innocence et la débauche. Mais, à Twin Peaks l'innocence est un rêve depuis longtemps enfoui alors que la débauche ne demande qu'à ressurgir chaque nuit. Laura Palmer, exclue de l'innocence, tombe comme une bûche enflammée dans l'espace sidéral. Entre ces deux mondes, celui du réel et celui des pulsions, Lynch installe des espaces de transition que l'on franchit en soulevant les rideaux de velours rouges du théâtre de l'imaginaire ou le velour bleu des grains de la télévision (image du générique) des fils téléphoniques (apparition et disparition de Jeffrey).

Loin de vouloir réconcilier monde dérivé et monde réel, Lynch s'arrange très bien de cette tragique irréconciliation. Il en fait le jeu de son cinéma à énigme qui domine dans ce film avec la fameuse scène sur l'aéroport privé de Portland où Gordon (Lynch himself) présente Lil, la fille de la sœur de sa mère, qui interprète un étrange ballait. Plus tard Chester Desmond se livrera à une interprétation de ces gestes :

Lil faisait la tête, elle avait la mine renfrognée : problèmes avec les autorités locales, elles feront mauvais accueil au FBI
Des yeux qui clignent : des ennuis en haut lieu. Les yeux de l'autorité locale, le shérif et son adjoint à mon avis.
Elle avait une main dans sa poche : ils cachent quelque chose
Et l'autre main formait un poing : ils vont être agressifs
Lil faisait du sur place : il y aura des recherches en profondeur
Cole a dit que Lil était la fille de la sœur de sa mère. Que manque-t-il dans la phrase? L'Oncle. L'oncle du shérif doit être en prison.
La robe était retouchée d'un fil d'une autre couleur là où elle a été reprise. La retouche est notre code pour la drogue.
Une rose bleue était épinglée

La rose bleue, dont l'explication reste en suspend est symbolique des nombreuses zones de mystères que quelqu'un, un jour, peut être éclaircira : la mystérieuse chambre rouge que l'on voit lorsque disparaît Chester Desmond. Dans une chambre rouge, un nain, les Chalfont et des barbus marmonnent au sujet d'une table en formica, de l'électricité et d'une bague, anneau par lequel le rêve épouse le réel.

Lost highway (1997)

Interprêtes : Bill Pullman, Patricia Arquette, Balthazar Getty, Robert Blake, Robert Loggia, Richard Pryor.

Fred et Renée Madison coulent des jours heureux. Pourtant, un jour ils reçoivent une étrange casette vidéo dans laquelle ils découvrent des vues de leur maison, de leur salon, de leur lit...leur vie rangée commence alors à basculer dans une dimension sombre et torturée …un matin, Fred découvre sa femme ..morte

Le titre est simple : "Lost Highway" est une autoroute perdue, représentation symbolique de l’esprit torturé de Fred Madison. David Lynch a pris un malin plaisir à en retirer d’ailleurs tous les panneaux de signalisation, afin que le film soit le fidèle reflet de ses tourments : sinueux, ténébreux, énigmatique, accompagné d’une bande originale captivante. Tout, que ce soient les personnages, les décors, les événements et jusqu’aux plus petits détails (par exemple la couleur d’un vernis à ongle), s’y répète d’une façon fascinante et angoissante. Chaque élément en double interroge et déstabilise alors le spectateur…

Ce film que beaucoup s’accordent à considérer comme l’œuvre la plus aboutie de son auteur d’un point de vue esthétique (sans d’ailleurs forcément l’apprécier), est à la fois émotionnel, sensuel, abstrait et navigue entre deux genres cinématographiques : le fantastique et le policier. Il engendre ainsi un mélange d’admiration et de rejet, car le spectateur est confronté à un univers complexe sans le moindre surlignage explicatif (en somme, Lynch revient à ses propres racines artistiques : Eraserhead ). Lost Highway fut rapidement retiré de l’affiche, et demeure à ce jour l’un des échecs commerciaux les plus cuisants de son auteur (deux ans plus tard, il réalisa The Straight Story, une façon de prouver qu’il était capable de fournir un récit classique populaire, rempli d’émotions simples).

Les admirateurs de Clive Barker auront également vite deviner la véritable nature de l’homme mystérieux, qui ne fait qu’exhausser les vœux de Fred Madison à la façon d’un Pinhead (Hellraiser ) ou d’un Candyman (les points communs entre Clive Barker et David Lynch peuvent être ainsi assez suprenants ).

Lost Highway est une histoire d’obsession, celle que peut ressentir un homme à l’égard d’une femme (impossible de ne pas penser à Alfred Hitchcock et à Brian de Palma). "Tu ne m’auras jamais", révèle Alice Wakefield (wake-field qui signifie le champ de l’éveil) à l’oreille de Pete Dayton après lui avoir fait l’amour. C’est un sujet éternel qu’on retrouve très souvent dans le domaine de la littérature.

Pour le reste, la sensibilité, la séduction sulfureuse et glacée des personnages (Patricia Arquette, Bill Pullman, Balthazar Getty et Natasha Gregson Wagner tiennent certainement là le meilleur rôle de leur carrière), allié à un certain goût pour la résolution des énigmes ou des puzzles (encore un point commun avec Barker !), et ça y est, vous être pris au piège : pour le meilleur et pour le pire, vous voilà aspiré(e) par une route perdue aux confins de l’étrange , celle de Lost Highway…

Tout l'art de Lynch, est bien de délivrer l'Amérique de son puritanisme, de ses soap-opéras, de ses perversions cachées, ses complots, c'est-à-dire de la faire sortir de ses habitudes. D'un autre côté, Lynch cherche également un contact hyper-sensoriel avec son spectateur, il travaille à le mettre dans un certain état de réceptivité profonde, lui faisant simultanément perdre pied et trouver une nouvelle relation avec des détails émotionnels subtils, qui s'apparentent bien sûr à ceux qu'il est possible d'atteindre par l'intermédiaire d'une drogue.
Si David Lynch est un artiste bizarre, il est aussi un homme très banal, qui a été par exemple deux fois divorcé. Tout comme Fred Madison, il a tendance à se souvenir des choses d’une façon toute personnelle, pas forcément fidèle à l’objectivité des faits. Et vous ?
N’avez-vous jamais été trahi au point de ne pas pouvoir le supporter ? N’avez-vous jamais tenté de vous cacher la vérité ? N’avez-vous jamais eu le sentiment, malgré tous vos efforts, que les éléments les plus perturbants de votre vie ne cessaient, sous une forme perverse, de se répéter ? Si la réponse est non, vous pouvez considérer comme une chance de ne pas comprendre Lost Highway, si par contre la réponse est oui c’est dans cet état d’esprit qu’il faut regarder ce film.

*Une petite anecdote autour du film :

Lorsque le groupe Rammstein enregistre le clip « seeman », Il demande au réalisateur David Lynch de le produire mais ne reçoit pas de réponse. Les membres du groupe choisissent donc Lazlo Kadar pour le faire. Lynch mentionna dans une interview pour le magazine français « positif » que le groupe avait pour habitude d’envoyer des cds au réalisateur mais qu’il n
n’avait jamais le temps de s’y intéresser . C’est sur les chemins sinueux et poussiéreux de la vallée de la mort (death valley), lors du tournage de certaines séquences du film, que David Lynch décide d’insérer le dernier album du groupe dans sa stéréo. Complétement séduit par la musique d’Herzeleid, le réalisateur décide de mettre les titres « rammstein » et « heirate mich » dans la BO de Lost highway. C'est le tremplin de la célébrité ! Dès lors, leur second album, Sehnsucht sorti en août 1997, aura une diffusion mondiale et le groupe décide d'organiser des tournées aux Etats-Unis et en Europe.

3. Une dimension cryptée

« Lorsque vous êtes à la recherche de quelque chose et que vous vous apercevez que les gens autour de vous agissent de manière inhabituelle, vous commencez à vous inquiéter »
David Lynch


Des portes et des couloirs
Cette caméra qui traverse un no man's land pour aller au-delà des apparences est une figure récurrente du cinéma de Lynch. La porte qui ouvre ce lieu de transition informe peut être une partie du corps. Dans le cauchemar de John Merrick, celui-ci s'imagine transporté dans un monde infernal par l'œil de son père éléphant et dans Blue Velvet la caméra passe par l'oreille, rêvée en gros plan, lorsque Jeffrey décide de mener lui-même l'enquête. Depuis Twin Peaks, Lynch utilise aussi les couloirs. C'est par un tableau accroché au mur et figurant un couloir que Laura Palmer s'échappait dans le monde du rêve. C'est en s'immergeant puis en ressortant du couloir menant du salon à la chambre que Fred se transforme en assassin. De même, dans Mulholland Drive, les couloirs de la maison de la tante de Betty sont filmés avec une étrange insistance. Il semble dorénavant que le sol même s'ouvre et se dérobe devant les pieds des héros qu'il s'agisse du plancher de la prison pour Fred Madison ou du fond de la boite bleue pour Rita-Camilla.


Des téléphones aux deux bouts de la ligne
Lynch utilise aussi beaucoup les récepteurs téléphoniques ou de télévision pour suggérer ce no man's land empêchant la connexion directe entre deux lieux. C'est le responsable de la CIA (Lynch lui-même) parlant toujours trop fort au début de Twin Peaks ou Jeffries s'échappant par les fils téléphoniques. C'est Fred Madison appelant chez lui sans trouver sa femme d'abord et n'y trouvant que l'homme mystère ensuite. Ce sont les téléphones, supposés être ceux des mafieux commanditant le crime dans la première partie de Mulholland Drive et qui se révéleront être ceux des décors du film ou celui de Betty.

La division des lieux
Un monde séparé en deux espaces non raccordés, voilà bien la structure du monde lynchien dont la structure même de Lost Highway et de Mulholland Drive rend parfaitement compte. Ils sont, en ce sens, un aboutissement après les histoires enchevêtrées mais finalement en un seul bloc narratif de Blue velvet et Twin Peaks.
Si le monde est séparé en deux espaces, la salle de spectacle est le lieu privilégié où ils peuvent être réunis : le Bang-Bang Bar dans Twin Peaks, le Slow Club dans Blue Velvet, Le Luna Lounge dans Lost Highway et le Silencio dans Mulholland Drive. L'art est ainsi le lieu de connaissance et d'initiation privilégiée, là où l'on peut percevoir les deux faces du monde.


Le rêve comme vraie dimension du monde, une route qui n’en finit pas…

Comment agit un rêve ? Très vite, la caméra plonge littéralement dans le sommeil des personnages. Avant d'enclencher les décodeurs, il faut tout de même noter que le rêve n'est qu'une forme parmi d'autres de détachement de la perception. Une route tortueuse, mystérieuse et légendaire traversant toute la vallée d’Hollywood, tel est le cadre de Mulholland drive. Encore une fois , Lynch sublime ses obsessions et nous plonge, entre conscience et inconscience, dans un univers des plus inquiétants . La clé du film se cache peut-être dans la salle de théâtre où il nous est dit à travers le comédien que tout n'est qu'illusion. La chanteuse en play-back confirme aussi qu'on ne peut faire confiance à ce qui nous est montré. Il faut se rappeler qu'au tout début Rita a un accident. Plutôt qu'être amnésique (ce qu’elle croit) sa mémoire est en fait chamboulée. Ce que l'on voit après l'accident correspond à ce que perçoit son esprit traumatisé par le choc. D'où le mélange des personnages comme Coco ou le cow-boy par exemple. C'est la petite boite qui permet de passer de l'imaginaire de Rita à la réalité (récit énoncé par David Lynch).
Betty n'existe pas. Elle n'est que la projection de la Diane des débuts, lors de son arrivée à Los Angeles. Ceci se confirme par la présence des deux lilliputiens qui sortent de la boite pour terrifier Diane. Ce sont les deux retraités qui arrivèrent dans le même avion que Betty. Ils symbolisent les rêves et l'innocence perdus de Diane, sursaut de conscience qui vient la hanter pour ses crimes. Rita est Camilla, ce qui explique qu'Adam cherche une nouvelle actrice. Le fait qu'il y ait une nouvelle Camilla (blonde) et que parfois Rita & Diane semblent être la même personne souligne le côté interchangeable, voire jetable des actrices à Hollywood. D'où Naomi Watts interprétant deux rôles et la similitude entre Betty & Rita lorsqu'elles portent une perruque blonde.
Le moment où Rita met la clé dans la boite est une métaphore symbolisant le recouvrement de sa mémoire. Betty alors disparaît, ce qui permet alors à Lynch de prendre le dessus pour nous montrer ce qui s'est réellement passé. La plus grande bizarrerie du cinéma de Lynch comme dans Une histoire vraie réside, tout simplement, dans son principal objet : la route. La route est assurément l’élément clé de l’interprétation : forme à la fois précise et abstraite, elle crée une limite et désigne en même temps l’infini. C’est ce qu’exprime ce passage de Feuilles d’herbes, de Walt Whitman, choisi par Lynch pour éclairer Une histoire vraie : « Toi route où je m’engage de part et d’autre, Je crois que tu n’es pas tout ce qui est ici, Je crois que beaucoup de choses sont aussi ici. » Voir l’invisible, montrer ce qui nous échappe, c’est sur cette piste audacieuse que s’engage le cinéma de Lynch, ce qu’il exprime lui-même ainsi :
« Nous ne vivons pas l’ultime réalité : le réel reste caché durant toute la vie, nous ne le voyons pas. Nous le confondons avec toutes ces autres choses. La peur est fondée sur le fait que nous ne voyons pas l’ensemble. »

La musique , un élément fondamental
La musique, chez Lynch joue un rôle essentiel. la chanson Blue Velvet bien des années avant Lynch a d’ailleurs déjà été utilisée pour créer un univers cinématographique propice à l’évasion spirituelle. Dans Lost Highway, chaque morceau musical, du génial I'm Deranged de Bowie à This magie Moment de Lou Reed, en passant par le sublime Insensatez de Antonio Carlos Jobim, sans oublier toutes les interventions de Trent Raznor (déjà concepteur de la bande-son de Natural Born Killers d'Oliver Stone), fonctionne à la fois comme un commentaire associé à la vidéo et comme une intensification de l'action qui s'y déroule. Lynch, avec la complicité de Badalamenti, crée ainsi un véritable récit musical parallèle, avec ses envolées lyriques et ses atmosphères indéfinissables.

CONCLUSION :
Pour conclure ce dossier, laissons à David Lynch le soin de nous expliquer l’art de la réalisation et sa vision du cinéma :

>« J’ai commencé à faire des films uniquement parce que la peinture ne me satisfaisait plus. Lorsque je regardais une toile, je voulais avoir plus que l’image, je voulais pouvoir ajouter le son, une atmosphère. J’ai donc décidé de m’intéresser au cinéma. S’il y a bien une chose que je ne suis pas, c’est un intellectuel, je fonctionne avec les sentiments et les émotions. Un film commence avec des idées. Et si vous restez fidèle à ces idées, elles finissent par résonner dans le subconscient des spectateurs. Pour moi une histoire bouge , évolue…D’abord parfaite, elle finit par se déchirer en petits fragments que je récupère et que j’assemble à nouveau, parfois dans le désordre…Le but du jeu est de tout remettre en place ».

Auteur : Vladheim (Hugues Perrin)

Illustration : de Vladheim (Hugues Perrin).

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