H.R Giger

Illustration :

Un univers artistique hors du commun


Introduction :

Possédant l’étrange faculté de pouvoir mettre en image, et notamment en peinture, les cauchemars sensoriels les plus profonds, sans oublier une gamme impressionnante de mises en scènes hallucinées accompagnées de paysages imprégnés de torpeur, HR Giger s’est imposé depuis très longtemps comme un véritable visionnaire dans le domaine de l’Art. Associé aux créations et designs de type biomécanique, son nom est également synonyme de plus de 40 ans d’expérimentations inspirées par la folie et l’obsession retranscrites à travers des formes aussi diverses que des toiles, décors de cinéma, bijoux, bars (à Tokyo, Gruyères et Chur), meubles, sculptures, illustrations et pochettes d'albums réalisées par ses soins.

En 2002, Leslie Barany (amie d’origine américaine, et agent personnel de l’artiste) tenait ces propos en évoquant l’univers de Giger « Nous avons été jetés dans ce monde dans des pays éloignés et des décennies distinctes et pourtant, nous avons toujours eu, codée dans nos psychismes, une conscience aigüe de la perte d’une clé, de l’existence d’un grand pouvoir, de la pièce manquante du puzzle (...) que la bête soit à l’intérieur, Giger en reste le Gardien ou, pour reprendre une autre image, le brave petit garçon qui bouche la digue avec son doigt. »


Naissance et évolution d’un personnage énigmatique, suscitant l’inquiétude et le mystère :

Hans Ruedi (à l'origine Rudolf) Giger est né à Coire (Suisse), le 5 février 1940. Il habite dans un appartement au dessus de la pharmacie de son père. L’intégralité de la maison était sa place de jeux, tout particulièrement le couloir qui menait dans la cour arrière ; dans lequel un jour il construisit un train fantôme conçu pour effrayer ses camarades de jeux. Ses occupations étaient axées autour de la pâte à modeler et du dessin. Alors qu’il avait 6 ans, son père reçut un crâne humain en guise promotion professionnelle de la part d’une société pharmaceutique: c’est à partir de ce moment que sont goût pour l’étrange et le macabre se développa.
« Juste avant la puberté, je me passionnai pour les armes que
je collectionnais, surtout les revolvers. […] Dès mes dix
ans, j’aurais déjà pu armer une bonne vingtaine de
personnes ! »
- HR Giger Taschen 1997

A partir de 1953, Giger fait deux ans de Gymnase Cantonal (Université) et deux ans de Technikum (Maîrise). Son père voulait qu'il devienne pharmacien et qu'il reprenne sa pharmacie mais Hans Rudi ne semble à l’époque manifester aucune ambition particulière pour réussir dans cette voie. À l'université, il échoue à ses examens ; il ne sera donc jamais pharmacien. Il se passionne alors pour la création fantastique et surréaliste et entame des études d'architecture et de dessin industriel à Zurich. En 1962, il entre dans une école de commerce en design intérieur et industriel mais ses professeurs sont pour lui source d’ennui et de lassitude. Hans Rudi Giger devra donc choisir sa propre voie, celle de la création artistique. En 1964, il produit ses premiers dessins, le plus souvent à la peinture à huile. Deux ans lui suffirent pour avoir de quoi exposer en 1966. La plus grande partie de son travail est effectuée à l'aérographe et au pochoir offrant ainsi un grand réalisme à ses tableaux (il ne tarda pas à en devenir d’ailleurs un maître incontesté à l’échelle mondial). Après un emploi de décorateur d'intérieur, il devient artiste à temps plein et se lance dans le cinéma en réalisant divers courts métrages documentaires. Il continue parallèlement de dessiner ses étranges visions fantasmagoriques et cauchemardesques mêlant l'organique et la mécanique et signe des œuvres mutantes à la frontière des deux dimensions.

Simple petite anecdote sur l’enfance de l’artiste suisse :

Pour Giger, il n’y a rien de plus répugnant qu’un ver qui grandit à l’intérieur d’un être humain. L’artiste éprouve en effet une aversion féroce pour les vers et les serpents. Ce dégoût trouve son origine dans l’enfance de Giger, lors d’un séjour à l’île Maurice:

« Les vers d'eau transparents, d'un mètre cinquante de longueur et de quatre centimètres de diamètre, que la mer faisait flotter vers la plage, furent un véritable cauchemar. Les tuyaux presque inanimés, pliés à plusieurs endroits comme des préservatifs usés, avaient à un bout des anneaux de vers qui se resserraient de plus en plus et une ouverture qui se dilatait de façon rythmique afin de retenir la nourriture contenue dans l'eau. A peine arrivé sur l'île, je me baignais dans la mer, la nuit était tombée. Mes amis n'avaient pas envie de se baigner. Ainsi, je nageais sur le dos dans l'eau profonde parmi les algues – sans me douter de la présence de ces bestioles dégoûtantes. Ce n'est que le lendemain que je découvris avec horreur que ce que j'avais pris pour des algues étaient en réalité ces vers écoeurants. Ils avaient cependant attirés également l'attention des autres baigneurs. En pataugeant dans l'eau peu profonde, ils piquaient avec des baguettes dans cette masse visqueuse et mi-morte d'un air écoeuré. Moi, je ne voyais plus que des vers »

Cet épisode de la vie de l’artiste accompagné de la découverte des ouvrages de H.P Lovecraft vont être à l’origine de nombreux tableaux dont la série des biomécanoïdes (1969).

Collaboration cinématographique, et ouvrages clé

« Je ne connais personne d’autre qui a su rendre avec autant de précision l’âme de l’homme moderne. Dans quelques décennies, en reparlant de l’art du XXe siècle, on reparlera de Giger » - Oliver Stone.

En 1975, Giger est sollicité sur le projet d’adaptation de Dune par Alejandro Jodorowsky pour lequel il construit et réalise l’environnement des Harkonnen. Il y travaille jusqu’en 1977, année où le projet est finalement abandonné, à cause d’une mauvaise gestion financière : ses travaux conceptuels sont néanmoins visibles et consultables dans ses ouvrages.
En 78 il publia un livre intitulé le Giger’s necronomicon (en hommage à lovecraft, ce qui le fit d’ailleurs connaître du grand public). C'est pour l'artiste le moment de la consécration. La couverture originelle du Nécronomicon fut une fois de plus un clin d'oeil aux nombreux adorateurs de l'auteur américain. Certains comparent Giger au prophète Abdul Alhazred qui, dans les romans de leur maître, est un poète dément qui aurait dessiné les visages difformes des anciens dieux qui gouvernaient les mondes enfouis dans ce livre mythique qu'est le Nécronomicon (Livre des Noms Morts supposé être recouvert de peau humaine). C'est une oeuvre majeure qui est offerte aux yeux d'un monde à la fois fasciné et horrifié, l'oeuvre d'une vie.

« Quand je cherchais un titre pour le livre sur mes tableaux sinistres, le chercheur de mythes connu, le Suisse Sergius Golowin, mon père spirituel, attira mon attention sur Lovecraft, et il dit : pourquoi ne pas l’intituler Giger’s Necronomicon si l’original n’existe que fragmentairement ? Le titre prêtait à équivoque, car les partisans de Lovecraft avaient cru avoir trouvé leur vrai Nécronomicon. » - HR Giger

Son travail ayant été remarqué à l’époque de Dune, il est retenu pour créer la créature et le vaisseau étranger d’Alien - Le huitième passager. Il reçoit en 1980 l’Oscar des effets spéciaux pour ce film.

L’actrice Veronica Cartwright, tenant le rôle de Lambert, se souvient de ce décor dans lequel son personnage a évolué : « Les décors de Giger étaient si érotiques ! De grands vagins et pénis. C’est comme si on pénétrait dans une espèce d’utérus. C’était viscéral […]. »

Les 2 premiers épisodes de la série Alien ont connu un très grand succès au cinéma. Giger n’a cependant pas été contacté pour aucun autre film après le premier. Dans Alien 3ou Alien, la résurrection, ses réalisations d’origines ne se retrouvent d’ailleurs pratiquement plus à l’écran : les créatures n’y ont jamais été aussi “organiques”, oubliant quelque peu le côté “biomécanique” du premier film, pourtant précurseur et très original pour l’époque…
La participation de Giger à d’autres films va prendre forme pour Poltergeist II (1986), sur lequel il ne parvint pas à imposer la démesure sinistre prévue pour une scène d’invocation spectrale. De part la non conformité par rapport à ses idées, le résultat final prend l’allure d’un échec. Même scénario pour La Mutante (Species - 1995) où la fin du film lui a échappé, des images de synthèse, trop graphiques et “propres” prenant le dessus. Une entité matricielle et meurtrière, où le gore s’allie à ses obsessions ésotériques, a malgré tout contribué au succès relatif du film.
Giger a également usé de son art une nouvelle fois pour Death Star et Hellraiser in Space, en produisant de nombreux dessins et peintures, qui finalement ne trouveront pas leur place à l’écran.

Toute la thématique de l’arme organique qu’on retrouve dans le tableau « Machines à naissance » 1966 sera développée par le réalisateur David Cronenberg dans son film Vidéodrome en 1982.
D'autres collaborations pour des films de science-fiction lui sont proposées, dont Le Touriste, en 1982, qui ne sera finalement pas réalisé à cause du succès phénoménal d’E.T. Enfin Les multiples expositions qu'il organise au Japon lui font obtenir l'exclusivité pour un film d'horreur japonais intitulé Goho Dohji, en 1987.

Des partenariats avec le monde de la musique, et l’art underground

En 1973 , Le groupe Emerson, Lake & Palmer (ELP) lui demande de créer la pochette de l'album Brain Salad Surgery.
Il travaille aussi sur les couvertures de plusieurs autres disques comme l'album solo KooKoo de Deborah Harry (Blondie), Attahk de Magma, Pictures du groupe suisse Island et le poster accompagnant le Frankenchrist des Dead Kennedys. Il a aussi conçu le pied de micro pour Jonathan Davis chanteur du groupe KoRn. Il réalisa par ailleurs une pochette de disque pour le groupe de dark métal suisse Celtic Frost (to mega therion 1985) et une autre pour le célèbre groupe de Death Metal britannique Carcass (sorti en 1996), sans oublier l’utilisation du tableau hommage à Samuel beckett(1968) pour illustrer le génialissime Hallucinations du groupe de Death progressif allemand Atrocity

En 1985, il conçoit la machine à faire la pluie dans le clip "Cloudbusting" de Kate Bush, où Donald Sutherland tient le rôle principal.
C'est encore lui qui assure la création des décors de scène du Mylenium Tour (1999-2000), la troisième tournée de la chanteuse française Mylène Farmer (Le décor principal représentant la statue de la déesse Isis).

En 1996, est diffusé "Erotic Biomannerism" (Ed. Tréville, Tokyo, Japan), ouvrage regroupant une tendance underground composé de neuf artistes autour du "corps machine", dont Hackbarth, Beksinski, Hayashi, Poumeyrol .Le Texte est signé Stéphen Lévy-Kuentz.
En 1998, paru "The mystery of San Gottardo", le premier roman illustré de Giger, un mélange de script, de B.D et de comédie noire. La même année est inauguré le Museum H.R Giger, Château Saint-Germain, CH-1663 Gruyères, qui abrite des oeuvres des années 60 et 70 ainsi que les designs des films Alien I, Alien III, Species et Poltergeist.

Au cœur de l’art et de la philosophie « Gigerienne »

Artiste de contre-culture, doté d’un don presque « surnaturel » pour imaginer, et retranscrire les formes et les architectures les plus folles, Giger peut être considéré comme l’homme qui a réussi à mettre en relief l'intégralité des manifestations conscientes et inconscientes constituant la personnalité et l’intellect de l’espèce humaine. Cette facilité à exprimer les profondeurs obscures de nos âmes, les dérives de la vie en général ou tout simplement du monde qui nous entoure constitue la pierre philosophale de tout son art. La plupart des iconographies de Giger (considérées comme subversives pour certains) sont extrêmement chargées en émotions, on y retrouve alors assez facilement la griffe de la psychologie freudienne.

La démarche fondamentale de Giger a pour objectif d’ouvrir notre regard sur quelques caractéristiques de notre siècle qui, n’apparaissent pas de façon intelligible à notre esprit. Le but est avant tout de passer le seuil de cette porte jusqu’ici bloquée, qui nous jette dans un mode imaginaire où l’on cohabite avec les réalités de notre époque : l’époque du 20ème siècle, Siècle de tous les ravages, et de toutes les violences. Que ce soit dans certains domaines scientifiques, ou sur le plan historique ; cette forme significative de destruction à une échelle encore inconnue jusque là, est en quelque sorte mise en lumière par l’œuvre de Giger.

« Cet homme sait ce que nous craignons. Et il nous le montre à plusieurs reprises. […] Giger travaille avec des matériaux primaires, et sa mission est de faire se dresser nos cheveux à l’extrême. Pour nous affaiblir. » Dans C.Barker et S. Jones, Clive Barker’s A-Z of Horror, Londres, BBC Books, 1997, p. 74.

L’œuvre de Giger rencontre régulièrement la censure mais aussi des défenseurs comme Michel Thévoz, commissaire d’expositions, professeur d’histoire de l’art à l’université de Lausanne et directeur du Musée d’Art Brut de Lausanne, qui écrit cette lettre à Giger le 14 octobre 1992 :

Mon cher Giger,
Je lis dans le journal 24 Heures qu’à Saint-Gall, vos dessins tombent sous le coup d’une accusation d’obscénité. C’est inquiétant, et tous ceux qui s’occupent d’art se sentent menacés. Le Marquis de Sade est considéré comme l’un des écrivains les plus important de l’histoire de la littérature. Vous, H.R. Giger, vous êtes l’un des représentants consacrés de l’art contemporain en Suisse. Si vos œuvres (comme celles des créateurs de tous les temps) ont parfois un caractère provoquant, elles se situent expressément dans un registre artistique qui fait appel aux facultés les plus nobles de l’esprit. Bien loin de vouloir offenser quiconque, elles proposent l’exploration d’espaces imaginaires déroutants, certes, mais culturellement enrichissants. Cela signifie que ceux qui font de vos créations une interprétation obscène les déplacent délibérément dans un registre inapproprié.


Analyse de quelques œuvres, et tableaux

Inspiré par Bosch, Böcklin, Kubin, ou encore Cocteau, et Dali, le langage codifié de Giger est celui des symboles, des images totalement individualisées, volant au-dessus des styles dans un élan d’ingéniosité morbide et de prouesses techniques. Peintre, sculpteur, dessinateur, architecte d’intérieur, il étend le pandémonium de sa vision du monde dans tous les domaines. Les personnages et les paysages «hallucinées » des encres et des premières huiles préfigurent les formes hybrides qui hanteront plus tard l’essentiel de son œuvre.

Il mêle dans son style inimitable, certains aspects dangereux du monde technologique avec des aspects de l’anatomie humaine. Une dialectique de l’homme et de la machine qui célèbre l’union de la technique, de la mécanique et de la créature. C’est d’ailleurs ce qui guide l’essentiel de son œuvre. Les Biomécanoïdes, tableaux gris bleu à l’aérographe vont devenir emblématiques de son art et de son univers à la fois menaçant, dérangeant, incontournable et sublime pour certains.

Une caractéristique importante et révélatrice se manifeste à travers les œuvres du génie suisse, celle de l’obsession sexuelle, et les dérives qui s’y greffent. En matière sexuelle, impossible de nier que l’on a assisté à un recul sans précédent au cours de la seconde moitié du siècle, ne serait-ce qu’en matière de répression sexuelle. Giger s’en inspire, fasciné par les femmes, et les expressions les plus sombres de la féminité. Aspects obscurs de la sexualité, grossesses adolescentes, pornographie adulte et enfantine, marchés aux esclaves sexuels, Giger nous livre un monde angoissant, érotique et morbide, où les formes organiques et non organiques sont modelées par l’esthétique « biomécanique ».

Stanislas Grof, psychiatre pragois théoricien de la psychologie transpersonnelle et de la respiration holotrophique (permettant l’émergence de matériaux inconscients et tout particulièrement ceux relatifs au trauma de la naissance), s’est beaucoup intéressé aux travaux de Giger afin d’illustrer sa théorie. Selon lui, l’art de Giger est logique et cohérent et trouve son origine dans l’expérience traumatique de la naissance, ce que confirme la propre mère de Giger :

« Il y a peu de temps, j'ai demandé à ma mère comment ma naissance c'était passée. Elle se souvenait de ce que je voulais absolument sortir, mais que cela fut longtemps impossible. Donc, cet objet, élément intégral de Passage I, qui a la forme d'un trombone et m'a barré le passage au monde, était probablement un forceps. Quelle horreur ! » - (HR Giger Taschen)

Li (1974)

Si Li fut la première personne à vouer un culte fanatique au travail de celui qu'elle aimait tout en le haïssant, Giger nourrissait pour elle la fascination que Léonard vouait à Mona Lisa, Salvador Dali à Gala son épouse : « la Naissance d'une Muse dans la perception rétinienne de l'artiste ». C'est ainsi qu'il s'enquit d'en faire le portrait, du vivant de la jeune femme. Découvrant le tableau, Li éructe de colère et de dégoût, brise le châssis et déchire la toile. Giger le répare alors au moyen d'attaches discrètes. "Li" ne porte pas aujourd'hui la moindre cicatrice apparente de ce mouvement de colère. C'est à peu près dans ces conditions qu'on érigea Li en muse controversée au cours de cette "Second Celebration of the Four", qui prit des allures de culte des quatre éléments à l'esthétique sataniste et lovecraftienne.

Avec The Lord of the Rings, peint en 1975 inspiré à Giger par la lecture du Seigneur des Anneaux de J.R.R Tolkien, Le Mage, fait également partie du grand cru de 1975. Ce dernier est à considérer comme l'un des tableaux "satanisants" les plus populaires, bien qu'il n'y apparaisse pas le moindre signe kabbalistique.

Le thème de l'Ile aux morts est un de ceux qui fut le plus souvent repris par les divers courants artistiques du XXè Siècle. C'est donc en 1975 que Giger réalise d'abord une première version très personnelle de l'Ile aux Morts, puis une seconde en 1977 qu'il intitulera Hommage à Böcklin.

Historique :

En 1880, une jeune veuve du nom de Marie Berna-Christ rend visite au célèbre peintre symboliste Arnold Böcklin et lui commande une toile qui prête à la rêverie. Le thème est censé représenter une barque sur eau calme à bord de laquelle se trouveraient le rameur, le cercueil qu'on mène sur une île mystérieuse, et la veuve du défunt enveloppée dans un drap blanc. Le but de ce pèlerinage est de permettre au défunt d'atteindre l'au-delà après avoir été déposé sur cette île dont la forme serait à la fois majestueuse et reposante. L'artiste, très inspiré, commence à peindre et rend son oeuvre à la commanditaire qui trouve là un moyen de faire le deuil de son ancien mari afin d'en épouser un autre. Cependant, Böcklin continue à travailler cette forme si caractéristique qu'est celle de l'île. Au final, il n'en réalise pas moins de cinq versions, celles-ci étant destinées à devenir son propre sanctuaire pictural. Malheureusement, il ne nous reste aujourd'hui que quatre versions sur cinq, l'avant-dernière ayant été détruite au cours d'un bombardement.
Hommage à Böcklin (1977)

La série des "Passage" fut inspirée à l'artiste par les activités du service de voirie de Cologne. Il y voit une allégorie de la naissance et du sexe féminin. (Certaines versions sont d'ailleurs très explicites à ce sujet)

Les "Paysage" (landscape) sont des oeuvres variées parmi lesquelles on retrouve souvent bébés, embryons et créatures infantiles menées en souffrance, remaniées en machines de labeur, en objets de décoration, en murs organiques. C'est à cause de l'un des tableaux de la série "Paysage" que Giger, accusé de pornographie pour l'heure d'une exposition, devra répondre des propos outranciers qui l'ont mené face au tribunal. Le procès reconnu Giger en tant qu’artiste et non en tant que pornographe.

Machine à enfants mort-nés 3 (1977, hommage à David Lynch) nous montre que l’humain alimente la machine et que de cette union ne produit que la mort.

La série Un Festin pour le psychiatre contient plusieurs dessins intitulés Puits où nous voyons de longs murs et des escaliers sans rampe.

A l’époque où Giger crée ces tableaux, il est somnambule et rêve qu’il s’enfonce dans ces puits sans fond, traversant des couloirs labyrinthiques « dans lesquels toutes sortes de dangers le guettaient ». La cave de la maison familiale de Chur est à l’origine de ses rêves d’angoisse : « Notre cave était l'autre source de mes fantaisies. On y accédait par un vieil escalier en pierre pourrie, qui menait à un couloir voûté. » Alain Pusel analyse l’art de Giger comme une thérapie, ou plus exactement un pharmakon, permettant à l’artiste de sublimer sa peur :

Le bois, l'humidité, les couloirs, les tunnels exercent sur Giger adulte, une attraction-répulsion qu'il ne peut résoudre que par l'envolée de ses œuvres.

A l’inverse de Dali Giger choisit de représenter plusieurs corps munis d’un seul tiroir s’emboîtant tous dans une table, qui est donc chez lui une illustration de l’inconscient. Puits n°7 est un des tableaux où les angoisses de l’artiste sont les plus apparentes. Le décor inquiétant, avec ses longs murs et ses escaliers abrupts crées par des zones d’ombre, nous renvoie à l’esthétique du cinéma expressionnisme allemand, caractérisé par la stylisation géométrique du décor et les contrastes d’ombre et de lumière. Et nous pensons tout particulièrement au film Métropolis réalisé par Fritz Lang en 1926. Ce film, tant par son esthétique que son sujet, est très proche de l’univers que développera Giger, notamment en
ce qui concerne les rapports unissant l’homme à la machine.

En haut à droite du tableau Illuminatus 1, nous voyons clairement le visage de Lovecraft ainsi que ceux de Sergius Golowin et de Timothy Leary (écrivain et ami de Giger)
« Nous nous voyons dans ses tableaux comme des sortes d'embryons rampants » - Timothy Leary

L’oeuvre de Giger peut être en fait comparé par rapport aux écrits lovecraftiens.
Lovecraft et Giger nous confrontent à des créatures qui nous sont inconnues. Il s’agit de divinités monstrueuses extra-terrestres qui veulent détruire ou asservir l’espèce humaine. Nous pouvons voir dans les créatures lovecraftiennes et gigeriennes de nombreux points de convergence, le premier se rapportant à leur apparence physique qui évoque le sexe. Wilbur Whateley, la créature que Lovecraft décrit dans L’Abomination de Dunwich, est obscène. Le bas de son corps exposé nous montre ce qui devait rester caché. Mais à défaut de voir les parties génitales, le lecteur est confronté à de « longs tentacules gris verdâtre munis de ventouses rouges ». Tout en se refusant d’introduire des détails sexuels dans ses oeuvres, Lovecraft n’en est pas moins un pornographe. Ses créatures sont très fortement sexualisées. Ainsi, ce sont les matières visqueuses, dégoulinantes et malodorantes rattachées à la créature qui la sexualisent.

La légende de Vlad Tepes Dracula, et le célèbrème roman de Bram Stoker qui en découle inspira également le peintre suisse, à tel point qu’il en confectionna une peinture en 1978 intitulée Vlad Tepes.

Parmis les scultures originales de Giger, nous pouvons enfin citer « Sabotage » : sculpture créée par Giger en 2003, elle symbolise un espace de liberté et d'independance artistique. L'unique exemplaire se trouve au plus haut point de l'ile d'Harakka en Finlande.

Conclusion :

Le style biomécanique constitué de chair et de machine de notre peintre suisse fascine… il n’est en fait que la résultante de ses propres rêves combinés à l’imagerie brillante de génies du fantastique tel que Gustave Meyrink, Jean Cocteau, Alfred Kubin et HP Lovecraft.
HR Giger nous montre que toute son oeuvre a un sens, que ce sens donne un éclairage très singulier à notre monde contemporain, une mise en relief de codes invisibles, une brève parenthèse surprenante qui transforme notre regard sur notre réalité quotidienne jusqu’ici inconnue, parce que nous sommes dans l’incapacité de l’observer. L’image rend visible certaines choses en nous réapprenant à voir le monde tel qu’il est vraiment… L’image chez Giger a ainsi pour vocation de faire voir et faire prendre conscience de certains dangers,liés à la folie des hommes, à l’emprise de la technologie sur l’âme humaine, à l’obscurantisme intellectuel.
Ce qui nous ne nous apparaissait pas encore spontanément jusque là nous frappe alors de manière irréversible.
Pour Paul Klee (peintre suisse), l’image et l’univers de Giger ne reproduit pas le visible, elle rend visible...

Pour aller plus loin dans la torpeur émotionnelle, et l’enivrance gigerienne :
HR Giger - The Official Website : http://www.hrgiger.com/frame.htm
Giger.com - HR Giger’s official US Site : http://giger.com/Home.jsp
La page Giger biomécanique française49 : http://michalovski.free.fr/index.html
Quelques interviews de l’artiste :
http://www.littlegiger.com/articles/files/D-Side_24_2004.pdf (D-side mag)
http://www.actusf.com/SF/interview/itw_Giger.htm (Eric Holstein)

Auteur : Vladheim (Hugues Perrin)

Illustration : de Vladheim (Hugues Perrin).

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