L'étrange histoire de Ferdinand Cheval

Illustration :

Dossier historique, fleuron du patrimoine artistique français, ayant pour thème

L’étrange histoire de Ferdinand Cheval…


Mise en relief par Hugues Perrin



"Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d'énergie. Vingt-neuf ans je suis resté facteur rural. Le travail fait ma gloire et l'honneur mon seul bonheur; à présent voici mon étrange histoire, où le songe est devenu, quarante ans après, une réalité."

Ferdinand Cheval, 15 mars 1905



Introduction à l’art visionnaire

Les Environnements visionnaires sont très souvent des créations de plein air élaborées par des autodidactes ou des marginaux parfois dénommés « Habitants-Paysagistes ».
Ainsi, Les Environnements visionnaires peuvent être en quelque sorte considérés comme un art du recyclage, de la récupération, où l’ingéniosité de leurs auteurs doit rivaliser avec leurs manques de moyens. L’une des constantes de ces constructions est le fait qu’elles soient nées d’accumulations, sans que leurs auteurs n’imaginent au départ quelles proportions elles allaient prendre au stade final. (la fin étant d’ailleurs souvent conditionnée par l’espace disponible lui-même ou la mort du créateur, tant l’idée est de remplir cet espace et d’être en constante évolution). De cette façon Les Environnements dits « visionnaires » peuvent être des constructions à part entière, des architectures naïves, imaginaires et délirantes, questionnant les fondements et l’esthétique mêmes de l’architecture officielle. Mais ces environnements sont souvent plus proches d’œuvres artistiques monumentales, comprenant des agrémentations ou des décorations entières de l’habitation du créateur ou de vastes ensembles de sculptures disposées en plein air. Ils rejoignent par là une forme brute de Land Art et sont souvent un véritable art de transformation de ma matière primaire.

Le caractère spontané, populaire, parfois obscur de ces créations les relie naturellement à l’Art brut, l'Art naïf et Outsider. Le plus célèbre, emblématique et ancien vestige de Land Art répertorié au patrimoine artistique français est pour certain Le Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives dans la Drôme.

La vie du facteur Ferdinand Cheval bascula lorsqu’un jour il décida de donner enfin vie à ses rêves enfouis…ce fut pour lui une véritable révélation.

« Un jour d’avril en 1879, en faisant ma tournée de facteur rural, mon pied accrocha quelque chose qui m’envoya rouler quelques mètres plus loin. Je fus très surpris de voir que j’avais sorti de terre une espèce de pierre à la forme si bizarre, à la fois si pittoresque que je me mis à regarder tout autour de moi. Je vis qu’elle n’était pas la seule. Je la pris et je l’apportais soigneusement avec moi. A partir de ce moment, je n’eus plus de repos matin et soir. Je partais en chercher ; quelquefois je faisais 5 à 6 kilomètres et quand ma charge était faite, je la portais sur mon dos ».

C’est ainsi que durant trente trois ans le facteur Cheval va collecter des pierres le long de sa tournée et les utiliser pour créer un ensemble de bâtiments, baptisé le Palais Idéal : temple, fontaines, grottes, vasques, statues, bestiaire fantasmagorique vont désormais surgir de terre sur la commune d’Hauterives (26)…


Biographie d’un homme au destin extraordinaire

Ferdinand Cheval est né à Charmes-sur-l’Herbasse en 1836 et termina sa vie en 1924 à Hauterives.
Il appartenait à une famille paysanne assez pauvre et dut très tôt travailler avec son père ; sa fréquentation de l’école fut limitée. Son père mourut en 1855 et Ferdinand se maria en 1856, avant de s’installer à Hauterives. Cet homme n'était pas sorti d'une grande école d'ingénieurs, comme son contemporain, Gustave Eiffel. On peut simplement dire qu’il devint ingénieur-architecte en édifiant une oeuvre admirée avec enthousiasme aussi bien à l'époque où elle fut achevée en 1912 que par les générations suivantes. Après l’obtention de son certificat d’études primaires, Ferdinand Cheval devient, à l’âge de treize ans, apprenti boulanger. En 1867, il est officiellement nommé «facteur aux postes» puis affecté deux ans plus tard à Hauterives dans la Drôme où il a en charge une tournée pédestre journalière (tournée de Tersanne) de 33 km. L’avenir allait lui réserver bien des peines : son fils aîné décéda à l’âge d’un an, sa femme en 1873. En 1894, la maladie emporta sa fille. Elle était âgée de quinze ans et née d’un second mariage. Son fils Cyrille lui donna une descendance.
Ferdinand Cheval aimait rêver et s'imaginait alors construire des formes architecturales merveilleuses. En avril 1879, il relate que, butant sur une pierre, son oeil fût attiré par la forme curieuse de celle-ci : il la ramassa et la glissa dans son sac. Le lendemain, il découvrit une autre pierre tout aussi curieuse et la garda. Il dira alors : «puisque la nature veut faire la sculpture, je ferai la maçonnerie et l’architecture». Le ramassage et le stockage de ces pierres ne cesseront alors plus. Il récolta tout d’abord les pierres grâce à son sac et les deux poches de son pantalon puis poursuivra le dur labeur muni d’une brouette, tout en continuant ses tournées de distribution…au détriment du regard inquiet des habitant du village le considérant bien souvent comme un véritable illuminé . La brouette avec laquelle il rapportait quotidiennement des matériaux qu'il façonnait ensuite de ses propres mains, était sa fidèle compagne, disait-il. Chaque jour, il y transportait 50 kilos de pierres sur plus de 30 kilomètres. 3 500 sacs de ciment et chaux furent nécessaires pour la réalisation de son oeuvre, soit 1 000m3 de maçonnerie. Il passe de longues heures à la mise en oeuvre de son rêve, travaillant même la nuit à la lueur d’une lampe à pétrole. Il assemble les pierres, mais aussi des coquillages, à l’aide de mortier, sculpte, grave ce palais « exceptionnel » dans lequel il inscrit les merveilles et les grands monuments du monde, mais aussi des dictons et des devises trouvant inspiration aussi bien dans la Bible que dans l’architecture hindoue. En 1904, il décide de l’appeler le «Palais Idéal». Après 33 ans de travail acharné, Cheval s’arrête, en 1912, considérant son chef œuvre définitivement terminé. Il aurait souhaité être inhumé dans son Palais, mais n’ayant obtenu l’autorisation légale, il se remet au travail, transporte des pierres jusqu’au cimetière de Hauterives pour former le «Tombeau du Silence et du Repos sans fin», achevé en 1922, et dans lequel il trouva la mort deux années plus tard. Le «Palais Idéal» a été classé monument historique, en 1969, par André Malraux et le tombeau fut inscrit sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1975. Par la suite, le film Le Palais idéal du Facteur Cheval. Quand le songe devient réalité, réalisé par Claude et Clovis Prévost, en 1980 donna à la vie du facteur un nouvel élan de prospérité…

« Ce n’est pas parce qu’il était fou que Cheval a produit une telle oeuvre. C’est parce qu’il l’a produite qu’on l’a déclaré fou, et que, pour peu que son imagination se fût enfiévrée davantage, on l’eût interné » propos de Michel Thévoz dans son traité sur l’Art Brut (éd. Skira).


La Concrétisation d’un Rêve…

1879-1912 : 10 mille journées
93 mille heures
33 ans d’épreuves


Avec l’une des façade atteignant 26 mètre de longueur et plus de 12 mètre de hauteur,Le Palais Idéal d'Hauterives demeure pour l'humanité, l'un des plus beaux témoignages de dévouement et de persévérance.

« Ce que tu vois, passant, est l’oeuvre d’un paysan. D’un songe, j’ai sorti la reine du monde ».

Ces mots gravés au fronton du palais accueillent ainsi les visiteurs de passage. Deux massifs de tours dressent l’édifice de part et d’autre. Une galerie traverse l’intérieur et deux escaliers à l’extérieur permettent d’accéder à une terrasse. Au sous-sol, une crypte abrite la châsse de la fidèle brouette. L’intérieur et l’extérieur sont intégralement ornementés de reliefs, de sculptures, de mosaïques en coquillages et d’assemblages de pierres. Cheval a construit l'abrégé d’un monde fantasmagorique constitué de plantes, d’animaux, d’architectures de l’antiquité, de monuments et palais célèbres, de scènes bibliques… On peut y rencontrer des dragons, des chimères, des cariatides, des monuments aztèques, des palmiers, des fleurs et coraux de Polynésie, une mosquée, la Maison Blanche, le temple d’Angkor…tout se côtoie en cette cathédrale qu’il a élevée au nom de sa propre foi et celle de l’humanité.

L’oeuvre du Facteur Cheval est un parfait exemple du concept d’Art Brut défini par l’artiste Jean Dubuffet :

« Productions de toute espèce présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels, et ayant pour auteurs des personnes obscures, étrangères aux milieux artistiques professionnels.»


Les étapes de constructions d’un « palais idéal ».

« En créant ce rocher, j'ai voulu prouver ce que peut la volonté »

Quand on voit se dessiner, au beau milieu de la nature, les murs du 'Palais idéal', il est difficile d'imaginer que cet incroyable édifice de 26 mètres de long et de 12 mètres de haut est l'oeuvre d'un seul homme. Et pourtant, c'est bien seul que Ferdinand Cheval a rêvé et édifié ce temple dédié à la nature qui semble tout droit sorti d'un conte de fées.

La façade est

Cheval passe les vingt premières années à construire la façade est de ce qu'il nommera globalement le Temple de la Nature (Le terme de Palais Idéal n'a été donné par Cheval qu'après sa rencontre avec le barde alpin Émile Roux Parassac en 1904). On peut suivre là toute l'évolution intuitive, partie par partie, de notre architecte naïf dans l'élaboration de son Palais.

C'est une évolution qui va de l’organique, telle une végétation luxuriante qui se répand autour de grottes et d'alcôves, à l'organisation symétrique d’une façade majestueuse.

Ferdinand Cheval commença tout d'abord par creuser un bassin et à former autour une cascade : la Source de Vie (1879-1881). Poursuivant vers le nord, prenant de la hauteur, il construisit une seconde cascade, la Source de la Sagesse (1881-1884). Puis vient ce grand temple à la façade symétrique et aux colonnes boursouflées, le Monument égyptien (1884-1891) qui deviendra le Temple de la Nature. À partir de 1891, comme voulant établir une symétrie de taille avec la partie Nord, Cheval s'attaque au Sud, avec l'édification du Temple Hindou (1891-1895), à la faune et à la flore exotiques, et qui finira gardé par les trois impressionnants Géants (1895-1899) (césar, Vercingétorix et Archimède).

« La grotte où il y a 3 géants c'est un peu de l'égyptien, en dessous on voit 2 momies que j'ai façonnées et sculptées. Ces 3 géants supportent la Tour de Barbarie où dans un oasis croissent les figuiers, les cactus, des palmiers, des aloès, des oliviers gardés par la loutre et le guépard. À la source de la vie j’ai puisé mon génie »

Ferdinand Cheval 1911


La façade ouest

Beaucoup moins organique, plus rigoureuse et délimitée dans ses formes, la façade ouest est ornée d'architectures miniatures du monde entier placées dans des alcôves : une Mosquée, un Temple Hindou, un chalet suisse, la Maison Carrée d'Alger, un château du Moyen Âge. On accède également par là à une galerie de vingt mètres de long, s'enfonçant dans le Palais et agrémentée de sculptures. Au-dessus se trouve une grande terrasse de 23 mètres de long (quasiment la totalité de la longueur du Palais) par laquelle on accède grâce à des escaliers.

Les façades Nord et sud

Au nord se trouve le côté du Temple de la Nature, avec des grottes et toutes sortes d'animaux (cerf, pélicans, crocodile...). Le sud, assez dépouillé, est un hommage de Cheval aux temps anciens, à travers un musée des pierres antédiluviennes.

Aspect global

Le Palais est aussi bien un hymne à la Nature qu'un mélange très personnel de différents styles architecturaux, avec des inspirations puisées tant dans la Bible que dans la mythologie hindoue et égyptienne. Il ne faut pas oublier que Cheval fut facteur, à une époque où se développaient les voyages et la carte postale (apparue en France en 1873, cinq ans avant le début du Palais Idéal).


La portée de l’œuvre de Ferdinand cheval

Au début des années 30, il reçoit le soutien moral de plusieurs artistes tels que Pablo Picasso et André Breton (et à travers ce dernier l'admiration des surréalistes).
Le Palais idéal du facteur Cheval a été classé au titre des monuments historiques par arrêté du 23 septembre 1969, signé d'Edmond Michelet, ministre des Affaires culturelles. À la même époque, son prédécesseur, André Malraux, qui avait appuyé la procédure de classement avant son départ du gouvernement, avait déclaré qu'il considérait le Palais idéal comme « le seul représentant en architecture de l'art naïf ».
Le Tombeau du silence et du repos sans fin a été inscrit sur l'inventaire supplémentaire des monuments historiques, par arrêté du 12 septembre 1975.

Conclusion, hommages et héritages

Le Palais Idéal est le précurseur d'un phénomène, celui des Environnements d'art, et en reste peut-être le plus génial et spectaculaire exemple. Ce phénomène, faisant l'objet d'ouvrages dès 1962 , reconnu aujourd'hui dans le monde entier, est lié à l'intérêt porté aux créations d'Art brut et Outsider. Le Palais Idéal a inspiré des artistes comme Robert Tatin ou Niki de Saint-Phalle dans l'élaboration de leurs propres architectures imaginaires.

Sur le plan de la musique, l’expérience et le destin du facteur inspirèrent michel fugain dans sa chanson

La casquette du facteur cheval
a dans mon jardin secret
Des cailloux blancs, des pierres et des galets
Un banc pour s'asseoir et le principal
Le Palais idéal du facteur Cheval

Puisque l'homme est fait
Des rêves qu'il fait
je voudrais porter
Oh oh très haut ce fanal
Le Palais idéal du facteur Cheval

Comme un poème à monter
Pierre sur pierre et galet sur galet
Un peu désordre et un peu bancal
Le Palais idéal du facteur Cheval

Comme on ajoute aux idées
Chacun sa pierre et chacun son galet
J'aimerais laisser ce rêve idéal
Qu'en chacun de nous dorme un facteur Cheval

Comme un cadeau que l'on fait
Le temps d'un rêve ou d'une éternité
Une virgule au lieu d'un point final
Un peu de la folie du facteur Cheval
Puisque l'homme est fait
Des rêves qu'il fait
je voudrais vous laisser
Oh oh ce rêve idéal
La casquette du facteur Cheval
Quand je serai fatigué
De votre monde et ses réalités
Je porterai fier comme un animal
La casquette du facteur Cheval
Puisque l'homme est fait
Des rêves qu'il fait
je voudrais vous laisser
Oh oh un peu d' idéal
La casquette du facteur Cheval.


Sur le plan littéraire, c’est André Breton (1896-1966), qui a son tour lui consacra un magnifique poème :

« Facteur Cheval » extrait de clair de terre

Nous les oiseaux que tu charmes toujours du haut de ces belvédères
Et qui chaque nuit ne faisons qu'une branche fleurie de tes épaules aux bras de ta brouette animée
Qui nous arrachons plus vifs que des étincelles à ton poignet
Nous sommes les soupirs de la statue de verre qui se soulève sur le coude quand l'homme sort
Et que des brèches brillantes s'ouvrent dans son lit
Brèches par lesquelles on peut apercevoir des cerfs aux bois de corail dans une clairière
Et des femmes nues tout au fond d'une mine
Tu t'en souviens tu te levais alors tu descendais
Du train
Sans un regard pour la locomotive en proie aux immenses racines barométriques
Qui se plaint dans la forêt vierge de toutes ses chaudières meurtries
Ses cheminées fumant de jacinthes et mue par des serpents bleus
Nous te précédions alors nous les plantes sujettes à métamorphoses
Qui chaque nuit nous faisions des signes que l'homme peut comprendre
Tandis que sa maison s'écroule et qu'il s'étonne devant les emboîtements singuliers
que recherche son lit avec le corridor et l'escalier
L'escalier se ramifie indéfiniment
Il porte à une porte de meule il s'élargit tout à coup sur une place publique
Il est fait de dos de cygnes une aile ouverte pour la rampe
Il tourne sur lui-même comme s'il allait se mordre mais non il se contente sur nos pas d'ouvrir toutes ses marches
Comme des tiroirs
Tiroirs de chair à la poignée de cheveux
A cette heure où des milliers de canards de Vaucanson se lissent les plumes
Sans se retourner tu saisissais ta truelle dont on fait les seins
Nous te souriions tu nous tenais par la taille
Et nous prenions les attitudes de ton plaisir
Immobiles sous nos paupières pour toujours comme la femme aime voir l'homme
Après avoir fait l'amour.


Plus récemment c’est Thierry Ehrmann, souvent qualifié de" Facteur Cheval du XXI ème siècle" par la presse internationale qui rend hommage à Ferdinand Cheval dans la Demeure du Chaos.
Thierry Ehrmann, plasticien depuis 25 ans, a bâti sa “Demeure du Chaos” à Saint-Romain-au-Mont-d’Or dans le Rhône. Plus de 120 000 heures de travail ont été nécessaires pour réaliser l’oeuvre.

Ehrmann, un héritier de Cheval ?

“Le Palais Idéal“, c’est un exemple pour moi. Une véritable passion. Je l’ai découvert enfant. Et depuis, Cheval m’a toujours hanté. Notre “parenté artistique” m’a toujours poursuivie. Nos deux histoires sont singulières. Ce sont deux histoires de vie. Et la plupart du temps, les visiteurs de l’un se rendent ensuite chez l’autre…”.

Auteur : Vladheim (Hugues Perrin)

Illustration : de Vladheim (Hugues Perrin).

Retour au sommaire du Reflets d'Ombres n°16.


Ce site dans sa conception est libre selon les termes de la Licence Art Libre. Sauf si cela est mentionné, ceci ne concerne pas son contenu (textes et images) et vous n'êtes pas autorisé à les utiliser sans accord de leurs auteurs respectifs.

Ce site est déclaré à la C.N.I.L. sous le N°1135343.