La Mort en Personne

Illustration : Repend Toi

I


Quand Nicodème vit la vieille femme sortir de chez le banquier juif, il sut qu’elle serait sa victime du jour. Elle ferait une proie facile à attraper et sa besace devait être pleine d’argent. L’assassin aimait s’en prendre aux vieillards, car bien qu’ils soient proches de la mort, ils lui résistaient avec une grande âpreté. En effet, contrairement aux jeunes gens, ils avaient eu le temps de se préparer à cet ultime affrontement ! Le jeune homme prenait plaisir à voir la détermination au fond de leurs yeux, jusqu’à la dernière seconde. De ce point de vue, les vieux étaient des adversaires à sa hauteur !
Il commença à suivre son gibier dans les ruelles étroites et obscures, sous un ciel de plomb. Nicodème régla son pas sur ceux, plutôt lents, de la dame âgée, dont il ne voyait que les cheveux blancs dépassant de sa coiffe et la petite silhouette décharnée flottant dans ses vêtements. Il avait l’habitude de filer les gens. Il restait à une distance lui permettant de ne pas se faire remarquer, mais gardait toujours un œil sur l’objet de sa convoitise. Ils arrivèrent au début de la rue des Bouchers. L’animation était à son comble au rez-de-chaussée des maisons à encorbellement, dont certaines étaient si penchées qu’elles semblaient menacer les passants. Il était parfois difficile de se frayer un passage au milieu de tout ce monde. Les étals en bois des bouchers présentaient de la viande à l’odeur âcre dont les ménagères pressées prenaient toutefois le temps de marchander le prix. Les commerçants sollicitaient bruyamment l’attention des chalands. Dans un recoin, comme un îlot rougeâtre au milieu de la boue brune, un morceau de chair grouillait d’asticots. Il en disait long sur la fraîcheur habituelle des stocks. Plus loin, un chien rajoutait son excrément aux immondices déjà présents.
Nicodème leva les yeux vers les étages en pan de bois, dont les teintes dominantes étaient sombres. Il imagina leurs habitants. Les aïeux séniles, les enfants qui criaient et pleuraient, les hommes aux manières rudes qui sentaient la sueur et l’alcool, cherchant la dispute, les femmes qui se donnaient des allures braves et affairées tout en trompant leur mari dès qu’il avait le dos tourné. Les appartements où tout était tassé, les odeurs omniprésentes de nourriture et de refermé, les escaliers sombres et sales. Il était dégoûté rien qu’en y pensant. Son attention se concentra à nouveau sur son objectif. Alors qu’il accélérait le pas, un homme plutôt costaud le heurta de plein fouet, sans s’excuser. Une odeur rance l’enveloppait, donnant la nausée à Nicodème. Ce dernier continua malgré tout son chemin, dominant avec peine sa colère. Une fois qu’il s’était fixé un but, peu de d’obstacles pouvait l’en détourner. Sinon, il ne se serait jamais laissé faire ainsi sans rien dire. Il retrouva un peu de son calme en arrivant sur la place du Bûcher, en terre battue, entourée d’imposantes maisons à colombage dont les poutres apparentes étaient peintes en marron ou en vert foncé.
Ce jour-là, les charrettes pouvaient la traverser librement et s’en donnaient d’ailleurs à cœur joie, si bien que la circulation se faisait dans le chaos le plus total et était ponctuée par les insultes les plus piquantes. C’était l’un des endroits préférés de Nicodème dans la ville. Il aimait y venir les jours où les condamnés étaient brûlés. Pas pour voir ceux-ci mourir, car sur ce plan, le spectacle n’était pas très satisfaisant (il aurait fallu qu’il puisse s’approcher d’avantage d’eux), mais pour regarder le public. Les gens avait le regard envieux, empli du désir d’être un jour le centre d’intérêt de toute une foule. Le jeune homme choisissait alors parmi eux sa prochaine victime. Celle-ci aurait l’honneur d’être l’objet unique de ses attentions pendant quelques heures, et n’aurait pas à redire, même si l’assistance se trouvait réduite à une seule personne. Nicodème tourna à gauche pour suivre la vieille dame dans la rue des Notables, aux façades de pierre grise sculptée. Elle marchait toujours aussi lentement dans le froid automnal. Mais son poursuivant était patient. Il devait à présent se méfier des chevaux, qui lançaient parfois des coups de sabots vicieux aux piétons, dès que leur cavalier oubliait, volontairement ou non, de respecter une certaine distance de sécurité. Il faisait également attention à ne pas marcher dans le crottin, qui aurait été plus utile dans un champs que sur les pavés gris de cette rue. Des serviteurs allaient et venaient avec vivacité, prétextant quelques courses pour faire un brin de causette avec des confrères et consœurs rencontrés par une totale absence de hasard en chemin. Nicodème croisa le regard clair d’une jolie jeune fille. Toute l’innocence du monde était dans ses yeux-là. Elle lui rappelait une adolescente qu’il avait tuée plusieurs années auparavant. L’expression de son regard avait changé uniquement lorsqu’elle était morte, pour devenir désespérément vide. La vie l’avait quittée sans qu’elle ait lutté pour la conserver : quel affront elle lui avait fait, cette idiote ! La beauté était toujours d’une grande vacuité… Il était plutôt fier de débarrasser le monde de quelques-unes de ces belles fleurs stupides. Il ramena son attention aux maisons de granit qu’il longeait. Il aimerait habiter dans l’une d’elle. Et être riche, aussi, même s’il savait que dans les familles qui vivaient là, il y avait comme ailleurs des bébés qui braillaient, des vieux complètement gâteux, des hommes prétentieux que l’alcool rendaient encore plus arrogants et des femmes infidèles qui se sentaient pétries de responsabilités vis-à-vis de leur famille. Au moins, ils avaient de la soie et des dentelles pour cacher leur crasse !
La vieille femme qu’il suivait ralentit encore sa marche. Elle s’approcha d’une porte, à sa droite, qui semblait donner accès à l’arrière d’une église. Elle se mit à chercher quelque chose dans sa besace et finit par en sortir un trousseau de clefs. Pendant qu’elle introduisait l’une d’elles dans la serrure, Nicodème s’approcha suffisamment pour pouvoir s’engouffrer dans le bâtiment à sa suite sans qu’elle ne remarque rien. Au fil des années, il était devenu un expert à ce jeu-là. Mais elle entra en laissant la porte grande ouverte derrière elle. Il pensa qu’elle perdait la mémoire et entra à son tour. La porte se referma toute seule derrière lui et il reçu simultanément un coup derrière la tête.

II


Nicodème s’éveilla à cause de la chaleur. Il sentit que ses mains et ses pieds était attachés à un pilier contre lequel son dos nu s’appuyait. Sa nuque était douloureuse. Il se rappela les derniers événements et se dit que les choses ne se passaient pas comme d’habitude. Puis il ouvrit les yeux. La vieille femme se tenait entre lui et un intense feu de cheminée. Du coup, elle était à contre-jour et il ne la voyait pas très bien. Mais il distinguait ses yeux effilés et eut l’impression que leur iris était rouge. Elle lui adressait un sourire carnassier.
-- Pourquoi me retenez-vous ? Libérez-moi tout de suite ! exigea-t-il sur un ton irrité en tirant sur ses liens.
-- Non, lui répondit la vieille sèchement et avec aplomb.
-- Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? voulut-il encore savoir.
Elle demeura silencieuse. Nicodème se sentait bêtement pris au piège, pour la première fois de sa vie. Il sentit l’agressivité monter en lui par brûlantes bouffées, mais, étant solidement ligoté, il ne pouvait l’exprimer que verbalement, ce dont il n’avait pas l’habitude. Alors le jeune homme se contenta de tirer férocement sur la corde qui l’immobilisait et son visage devint écarlate, tandis que la grossière ficelle creusait un sillon dans sa peau tout en se teintant de sang. Lorsque la sensation de brûlure due au frottement devint trop insupportable, il cessa. Quant à la vieille femme, elle restait parfaitement calme. La température ambiante n’avait visiblement aucune influence sur elle et n’avait pas fait apparaître la moindre rougeur ou goutte de sueur sur son visage.
-- Regrettes-tu ce que tu as fait ? lui demanda-t-elle enfin.
-- Quoi ? Je n’ai rien fait ! C’est vous qui m’agressez ! répondit-il, furieux.
Quel comble ! Dieu que cette bonne femme était insolente !
-- Je sais combien de personnes tu as tué et avec quels moyens barbares, continua-t-elle, imperturbable. Tu as fait trop de victimes innocentes et il est temps que ça s’arrête. Tu vas payer pour tes péchés avec le contenu vermeil de tes veines, puis avec ta si précieuse vie.
Et, d’un geste vif, elle lui entailla le torse avec ses ongles, qu’elle avait longs et effilés comme des griffes. Nicodème hurla de surprise et de douleur et le sang commença à s’écouler de la blessure. Il réalisa qu’il s’était fait attraper par une démente et compris aussi qu’il ne s’en sortirait pas si facilement. Elle continua à lui parler sans aucune trace de pitié :
-- La chaleur va t’aider à te vider plus vite de ton sang. Tu peux me remercier. Au fait, ça ne sert à rien de s’époumoner : personne ne t’entendra.
-- Pauvre folle ! s’écria-t-il. Libérez-moi immédiatement !
Tout en le lacérant à nouveau, la tortionnaire sourit et il eut l’impression que toutes ses dents étaient des canines. De plus, ses yeux lançaient des éclairs rougeâtres. Elle ressemblait maintenant à un loup enragé. Il continua, malgré la souffrance :
-- Je n’ai jamais assassiné personne sans raison ! Elles l’avaient mérité, toutes. Elles l’avaient même cherché !
Il voulait se défendre, sûr de son bon droit, mais il se doutait bien que ce serait inutile face à elle, qui avait l’air totalement bornée. Elle rétorqua :
-- Tu t’es imaginé tout cela pour justifier tes actes infâmes ! Aucune de tes victimes ne méritait la mort et aucune n’était consentante. Ton âme est pervertie !
-- Elles ne valaient rien. Je l’ai bien vu au fond de leurs yeux pendant leur agonie : il n’y avait rien d’intéressant dans cet abîme.
Ce qu’il venait de dire, il ne l’avait encore jamais révélé à personne. Il ne l’avait même vraiment réalisé à aucun moment. La vieille allait lui arracher tous ses secrets ! Son bourreau lui posa une nouvelle question :
-- N’as-tu seulement jamais compris ce que tu cherchais réellement dans leur regard moribond ?
Il la regarda avec une totale incompréhension. De son torse s’écoulait abondamment par deux longues plaies béantes le liquide grenat qui contenait sa vie. La touffeur de l’air l’empêchait effectivement bien de coaguler. Le jeune homme avait mal et commençait déjà à se sentir un peu faible. Dans son esprit, la révolte était moins enflammée. Il regarda d’un air morne les murs gris et nus qui l’entouraient. Sur un ton décidé, la vieille femme le ramena dans le vif du sujet :
-- Souviens-toi de ton enfance.
Ne sachant ce qu’il devait se remémorer, il l’interrogea plus calmement qu’il ne l’avait fait jusqu’à présent :
-- Que savez-vous de moi ? Qui êtes-vous ? Vous ne m’avez toujours pas répondu !
-- Disons que je n’habitais pas loin de chez toi, lorsque tu étais petit. Je sais tout ce qu’il y a à savoir. Par exemple, que tu n’as jamais pardonné à ta mère d’avoir tué ton père.
Nicodème sursauta. Il n’avait plus repensé à tout cela depuis longtemps et ne comprenait pas le rapport que ce sentiment avait avec la conversation. Quand il le lui demanda, elle répondit encore une fois par une question :
-- Tu sais pourquoi ta mère a tué ton père ?
-- Non, je ne l’ai jamais vraiment su. Elle n’a jamais rien voulu me dire. Ils ne s’entendaient pas, mais elle n’avait aucune raison de le tuer.
-- Et bien, tu as tort : ton père avait battu ton frère aîné à mort, un jour qu’il était ivre. Si ta mère n’avait rien fait, tu aurais été le prochain à mourir sous ses coups. Elle t’a tout simplement sauvé la vie.
Il resta muet. Comment pouvait-on essayer de lui faire croire de tels mensonges ? Il ne se souvenait même pas d’avoir eu un frère ! Elle continua à parler et ses mots lui parvenaient comme si le son était étouffé par un oreiller :
-- Ta mère t’a sauvé la vie en tuant ton géniteur et toi, tu l’a tué, elle, en lui reprochant le meurtre de ton père ? Quel paradoxe !
Il dit, presque en chuchotant :
-- Non, ce n’est pas possible !
Il ne comprenait plus rien et tout s’embrouillait dans sa tête. Mais il refusait de croire aux délire de la vieille folle. Celle-ci s’anima :
-- Et lorsque tu plonges tes yeux dans ceux de la personne que tu condamnes au trépas, tu cherches le regard de ton père, imbécile ! Tu te substitues à ta mère le jour où elle l’a tué. Et si tu rencontrais le regard de ton père, tu lui laisserais la vie sauve, contrairement à elle. Tu veux réparer ce que tu crois être une erreur de sa part. Mais il n’y a pas de retour en arrière possible : ton père est mort ! MORT ! Et c’est tant mieux !
Les paroles de sa geôlière l’atteignirent comme une gifle, mais encore une fois, il considéra que ce n’était pas crédible.
-- A présent, reprit-elle sèchement, te repens-tu du mal que tu as fait ?
-- Non, dit-il, ce que j’ai fait était justifié. De toutes façons, il n’y a rien de vrai dans ce que vous dites.
Elle lui fit une troisième coupure sur le torse. Le sang se mit à couler et tomba au sol, dans la mare couleur brique qui s’était déjà formée auparavant. Le jeune homme vit apparaître, sur le visage la créature bestiale qui lui faisait face, un sentiment de colère mêlé de résignation.
-- Alors je ne peux plus rien faire pour toi. Tu iras en enfer et tu y subiras les tortures que l’on réserve aux assassins autant de temps qu’il faudra pour que tu comprennes la gravité de tes actes et que tu éprouves de la compassion pour tes victimes. J’ai tout fait pour que tu réalises cela avant de mourir, car ainsi ta peine aurait été moins lourde en enfer. Tant pis pour toi : tu peux mourir, à présent !
Elle l’incisa une quatrième fois, au niveau du flanc, afin qu’il se vide rapidement de son sang. Il se sentait partir lentement, toujours persuadé d’avoir affaire à une déséquilibrée. Il lui demanda encore une fois, d’une voix faible :
-- Qui êtes-vous ?
-- Je suis la Mort, enfin ! Comment faut-il que je le dise ?
Quand Nicodème mourut, il vit le véritable visage de son interlocutrice : ni femme ni homme, ni humaine ni animale. Et il sut avec horreur que tout ce qu’elle avait dit était vrai.

Auteur : Rachel Gibert

Illustration : Repend Toi de Julien Hardouin.

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